La nostalgie heureuse d’Amélie Nothomb

 

Présentation de l’éditeur:

 

«Tout ce que l’on aime devient une fiction.»

                                                                                  Amélie Nothomb

Mon avis

Quel plaisir de retrouver Amélie dans ce roman particulier qui permet (encore plus que les précédents) de comprendre les sentiments de l’auteur lors de son interview célébrant son retour au pays du Soleil Levant. Avec «La nostalgie heureuse», Amélie raconte son traumatisme face à l’effondrement de l’univers de l’enfance. En effet, Shukugawa, la région où elle vivait étant enfant a bien changé. Alors qu’elle ne reconnaît plus rien et qu’elle déplore la modernité qui a englouti son univers, Amélie laisse ses souvenirs refaire surface.

Malgré son jeune âge au moment de quitter son pays (elle se déclarera d’ailleurs à jamais Japonaise), elle se rappelle distinctement les lieux où elle jouait avec sa sœur ou avec Nishio-san, sa gouvernante. Seuls le canal et les égouts sont restés pareils. Et cette joie enfantine face à un vieux compagnon de jeu émeut le lecteur jusqu’aux larmes. «Et soudain, je tombe en pâmoison, le mot n’est pas trop fort. (…) La voix étranglée par l’émotion, je balbutie: Les caniveaux et les égouts n’ont pas changé. Cette déclaration grandiose ne provoque aucune réaction. L’atonie polie de mes accompagnateurs signifie que j’ai dit une chose dénuée d’intérêt. Et je comprends que le sentiment le plus violent, le plus profond, le plus vrai, éprouvé en cette matinée de pèlerinage, est tout simplement vide de sens.»[1]

Ce passage est plutôt triste car l’on ressent à quel point l’être humain perd de son imagination en entrant dans le monde sérieux et réel des adultes. On pourrait même y déceler une certaine forme de solitude. L’auteur est incompris du reste du monde, y compris parfois par son entourage.

Les Japonais ont un terme spécifique pour désigner une nostalgie empreinte de souvenirs heureux, ils la nomment «natsukashii». Le titre prend donc tout son sens, puisque cette nostalgie qu’Amélie Nothomb ressent au début de son récit se transformera à la fin de son périple en nostalgie heureuse. «La journaliste salue et raccroche. Soulagée d’être débarrassée de l’Occident, je rends son téléphone à Yumeto et je plonge dans la foule. Tout ce qui la traverse me traverse. Il y a une ivresse sans bornes à se laisser transir par le déferlement de la multitude. Je ne sais combien de temps défile ainsi. Je voudrais que cela ne s’arrête pas. Je suis une aspirine effervescente qui se dissout dans Tokyo.»[2]

J’adore la dernière phrase de cet extrait. En une seule figure de style, Amélie dépeint parfaitement la place qu’elle pense avoir désormais dans ce monde qui a été le sien autrefois.

            J’avais vu le reportage dont Amélie parle dans son dernier roman mais je n’ai pu m’empêcher d’être émue en lisant le passage où elle retrouve sa gouvernante, une dame maintenant très âgée mais qui ne l’a jamais oubliée. Amélie sera toujours sa fille. Ce qui est beau c’est que, grâce à Nishio-san, l’auteur fait partie de l’histoire de Shukugawa. Je suis ravie de connaître un peu mieux cet auteur, ne fût-ce que par le biais de l’écriture. On sent qu’elle décrit ses sentiments exactement comme ils lui sont apparus. C’est simple, sans fioritures et sans tournures de phrases pensées afin de tirer quelques larmes au lecteur. Ici, point de façade par souci de médiatisation, tout est vrai et cela se ressent. L’amour de l’auteur pour le Japon est manifeste. Pourtant, elle y a vécu des expériences douloureuses. On retrouve également dans cette œuvre toute l’excentricité rafraîchissante de la personnalité d’Amélie Nothomb.

Mais jugez plutôt:

Alors que son bonsaï dépérit, Amélie Nothomb décide d’aller voir Hugo Cabret avec lui au cinéma. Ce qui donne un extrait à la fois drôle et intelligemment rédigé. «Le film commença. La première moitié m’intéressa peu et je fus tentée de m’endormir. Dormir au cinéma est beaucoup mieux que dormir au lit: c’est du sommeil conscient. Mais la deuxième moitié m’emballa à fond et je m’éveillai à des émotions sélénites. (…) Dans mes bras, Swift (son bonsaï) conservait un silence méditatif. De retour chez moi, je déposai ma plante de compagnie près de la cafetière et continuai d’exister. Le lendemain, le bonsaï était ressuscité. Seulement, ce n’est plus un bonsaï. Il en a toujours le corps chétif, mais il produit désormais des feuilles aussi grandes que celles d’un baobab. Scorsese l’a libéré de son envoûtement de petitesse.»[3]

Ses tournures de phrase sont originales, son style unique, inimitable. Chaque année, Amélie nous offre un peu de bonheur et d’évasion. Et quel talent! D’une page à l’autre, nous devenons ce que nous avons envie d’être: un Japonais noble et droit, une vieille dame pour qui le temps a cessé de s’écouler ou même un antique canal qui coulera encore au même endroit jusqu’à la fin des temps.

À tout cela je dis: Chapeau bas, Amélie-san!

 

~Melissande~

 

[1] NOTHOMB AMELIELa nostalgie heureuse, éd. Albin Michel, 2013, pp. 49-50.

[2] NOTHOMB AMELIELa nostalgie heureuse, éd. Albin Michel, 2013, pp. 138-139.

[3] NOTHOMB AMELIELa nostalgie heureuse, éd. Albin Michel, 2013, pp. 24-25.

 

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