

Seydou, un adolescent de 15 ans, vit à Aubervilliers. La vie ne lui a pas fait de cadeau : un dramatique incendie a détruit l’immeuble où il vivant avec sa famille. Il y a perdu sa soeur.
Il passe ses joursnées avec son ami Elias, et après une énième agression dans le quartier, les deux amis décident de se mettre à la boxe. Seydou, toujours hanté par l’incendie, se révèle excellent compétiteur et multiplie les victoires.
Mais de nouveaux événements vont lui suggérer que l’incendie n’aurait pas été accidentel…

Je prends systématiquement une claque lorsque je tombe sur une bande dessinée de cette trempe, de celles qui rappellent que le neuvième art n’a pas besoin de grands discours pour faire vaciller quelque chose en nous. Avec Entre les cordes, Rakajoo m’a offert une lecture brève en apparence, une petite heure peut-être, mais une heure dense, physique, traversée par des émotions qui ne demandent jamais la permission avant de frapper. Il y a là de la tristesse, de l’espoir, de la colère, un désir de vengeance qui ressemble parfois à une quête de justice, et cette tension particulière qui naît lorsque le passé refuse de rester à sa place et vient cogner contre le présent.
Je ne connaissais pas Rakajoo avant cette lecture, mais je sais déjà que je ne regarderai plus son nom avec indifférence. Il y a, dans son travail, quelque chose de rare : une manière de dessiner sans surcharger, de raconter sans expliquer, de laisser les corps, les regards, les ruelles, les silences et les couleurs prendre en charge ce que les mots ne pourraient que diminuer. Entre les cordes ne se lit pas seulement. Il se traverse. Il se reçoit. Il se prend dans le ventre comme un coup que l’on n’avait pas vu venir.
Dès les premières pages, le dessin impose son langage. Rakajoo choisit l’épure, mais jamais la pauvreté. Ses décors urbains, souvent baignés dans des bleus profonds, des violets nocturnes, des lumières artificielles et des éclats rouges, racontent autant que les personnages. Une ambulance, une voiture de police, un immeuble au loin, une rue presque vide, un couloir de métro, une silhouette qui s’éloigne : tout semble chargé d’une mémoire, d’un drame ancien, d’une blessure qui continue de brûler sous la peau du quartier. Le trait paraît parfois sec, presque froid, mais cette froideur n’est qu’apparente, car elle laisse au lecteur la place d’entrer dans l’image et d’y déposer sa propre émotion.
Ce qui frappe surtout, c’est la puissance des silences. Rakajoo n’a pas besoin d’appuyer. Il n’a pas besoin de commenter ce qu’il montre. Une main tendue, un visage fermé, une course dans la rue, un corps au sol, un regard de côté suffisent à faire naître l’inquiétude, la peur, la honte ou la compassion. Certaines cases ont la précision d’un souvenir traumatique : on ne sait plus si l’on regarde une scène ou si l’on assiste à la remontée d’une image intérieure, de celles que l’on croyait enfouies et qui reviennent soudain, intactes, violentes, impossibles à ignorer.
L’album possède une vraie force cinématographique. Les cadrages découpent l’espace comme une caméra nerveuse, capable de passer d’un plan large sur la ville à un détail presque muet, d’une fuite collective à une solitude absolue. Les grandes images d’immeubles, de rues et de ciel assombri donnent au récit une ampleur presque tragique, tandis que les scènes plus resserrées, dans le métro ou au détour d’une confrontation, ramènent brutalement le lecteur au niveau des corps, de la menace, du souffle court. On sent dans chaque page une maîtrise du rythme, une façon de laisser l’action surgir sans jamais sacrifier l’atmosphère.
Et puis il y a la boxe, bien sûr, présente jusque dans la manière de raconter. Pas seulement comme thème ou comme décor, mais comme énergie profonde. Entre les cordes avance par esquives, par feintes, par accélérations soudaines. Certaines planches retiennent leur coup, d’autres l’envoient sans prévenir. Le lecteur devient presque partenaire d’entraînement : il encaisse les non-dits, il guette les gestes, il comprend que chaque silence peut préparer une révélation, que chaque regard peut contenir un affrontement entier. Le titre prend alors une résonance très forte, car ces cordes ne sont pas seulement celles du ring. Ce sont aussi celles qui enferment, qui protègent, qui séparent, qui obligent à rester debout quand tout pousse à tomber.
J’ai également été touché par la manière dont l’album semble parler de mémoire. La phrase évoquant le feu qui consume les traces du passé et fait de la mémoire notre seule alliée résume admirablement l’un des cœurs du récit. Que reste-t-il lorsque les preuves disparaissent ? Que reste-t-il lorsque le monde préfère oublier ? Il reste les corps qui se souviennent, les visages qui portent encore l’ombre des drames, les lieux qui gardent quelque chose de ce qu’ils ont vu. Rakajoo transforme alors la ville en territoire mental. Aubervilliers n’est pas seulement un décor, mais un organisme vivant, traversé par les fantômes, les dettes, les fidélités, les fractures et les espoirs.
Ce que j’aime profondément dans cette bande dessinée, c’est qu’elle ne cherche jamais à séduire par facilité. Elle impose une émotion brute, mais tenue. Elle refuse le bavardage, mais pas la profondeur. Elle parle de violence sans se complaire dans la violence, de douleur sans fabriquer du pathos, d’amitié et de loyauté sans les transformer en grands slogans. Tout passe par la justesse. Par cette pudeur qui rend les choses plus fortes encore, parce qu’elle oblige le lecteur à ressentir plutôt qu’à recevoir une explication toute faite.
Entre les cordes est donc une véritable découverte, de celles qui donnent envie de suivre un artiste, non par curiosité polie, mais parce qu’on sent qu’une voix vient de s’installer. Une voix graphique, narrative, sensible, urbaine, tendue, habitée. Rakajoo signe une œuvre d’une beauté sèche et percutante, un album qui frappe avec précision, mais qui laisse surtout une trace après le dernier round. On referme le livre avec cette impression rare d’avoir lu quelque chose d’à la fois très simple et très profond, très silencieux et pourtant assourdissant.
Une bande dessinée magistrale, à la fois élégante et viscérale, où chaque page semble murmurer que certaines blessures ne guérissent pas dans l’oubli, mais dans la manière dont on accepte enfin de les regarder en face.
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