
Auteur : Jean-Baptiste Leheup
Maison d’édition : Autoédité
Année de parution originale : 2026
Prix : 16,90 € (broché), 4,99 € (numérique)
Durée de lecture : Environ 4 heures (88.000 mots)
Je tiens à remercier l’auteur de m’avoir confié son roman dans le cadre d’un partenariat non rémunéré par l’intermédiaire de la plateforme Simplement Pro.

Vendredi, 17h30. Un simple lycéen s’échappe groggy des ruines de la pyramide du Louvre, dévastée par une explosion. Quel peut bien être le lien entre sa semaine de stage et la destruction de ce symbole national ?
Rodolphe, seize ans, avait une semaine pour découvrir le monde professionnel. Il se retrouve au cœur du contre-espionnage français. Entre quiproquos rocambolesques, missions secrètes et vraies menaces, le voici embarqué avec l’élite de la DGSI dans une aventure qui dynamite avec humour la frontière entre la raison d’État et l’insouciance de la jeunesse.
Comédie d’espionnage et fable initiatique, cette histoire pleine d’humour et de suspense nous entraîne dans les arcanes de l’antiterrorisme et du contre-espionnage à la française dans une vision joyeusement romancée.

Rodolphe Bernicaud aurait dû vivre une semaine ordinaire. Une de ces semaines que l’on range dans les obligations scolaires, entre un réveil trop tôt, un trajet mal préparé, quelques notes griffonnées pour le rapport final et l’ennui poli que l’on réserve au monde des adultes lorsqu’on le découvre par la mauvaise porte. Il aurait dû observer, se taire, attendre que le temps passe, puis rentrer chez lui avec la satisfaction modeste d’avoir accompli ce que l’institution attendait de lui. Mais la vie, parfois, se plaît à corriger nos programmes. Elle prend un adolescent mal réveillé, le dépose devant une adresse ambiguë, lui ouvre une porte qu’il n’aurait jamais dû franchir, et transforme une semaine de stage en aventure nationale.
Avec Le Stagiaire de seconde, Jean-Baptiste Leheup signe un roman dont le point de départ possède cette évidence rare des bonnes idées romanesques. Rodolphe croit rejoindre une entreprise de jeux vidéo, Digital Games Software International. Par distraction, par paresse, par malentendu, mais aussi parce que le hasard est un scénariste plus audacieux que les hommes, il pénètre dans les locaux de la DGSI, convaincu que ces initiales désignent toujours l’entreprise qui doit l’accueillir. L’erreur est immense, presque invraisemblable, et pourtant elle fonctionne, car l’auteur ne la jette jamais au lecteur comme une facilité. Il la construit, la nourrit, l’accompagne. Un badge accordé trop vite, une directrice pressée, un appareil photo autour du cou, une ressemblance malencontreuse avec un vidéaste attendu, et l’impossible devient peu à peu logique.
C’est tout l’art du roman. Faire accepter l’absurde non en le déguisant, mais en lui donnant des jambes pour avancer. Jean-Baptiste Leheup comprend qu’un quiproquo n’est réussi que s’il obéit à une nécessité intérieure. Ici, chacun croit savoir. Chacun interprète. Chacun plaque sur Rodolphe l’identité qu’il attend de rencontrer. Lui-même, au lieu de dénoncer l’erreur, s’y installe d’abord par peur, puis par curiosité, puis parce que le mensonge devient parfois une chambre dont on ne retrouve plus la porte. Il ne manipule pas le monde avec génie. Il s’y débat avec maladresse. C’est pourquoi il nous touche.
Rodolphe est un héros délicieux parce qu’il n’a pas été fabriqué pour l’héroïsme. Il n’est ni brillant stratège, ni agent secret miniature, ni adolescent miraculeusement compétent. Il est ce que nous avons tous été un jour devant une situation trop grande pour nous. Un être qui improvise. Un enfant presque adulte, ou un adulte pas encore formé, jeté dans un décor dont il ne possède ni les codes, ni la langue, ni les usages. Il ment parce qu’il a peur. Il avance parce qu’il ne sait plus reculer. Il observe parce qu’il est fasciné. Et, presque malgré lui, il agit. Cette fragilité donne au roman sa chaleur humaine. Rodolphe ne devient pas grand parce qu’il se découvre exceptionnel. Il devient intéressant parce qu’il reste ordinaire au milieu de circonstances extraordinaires.
La confrontation entre l’adolescence et l’institution offre au livre ses plus beaux effets comiques. D’un côté, la DGSI, avec ses protocoles, ses niveaux d’accréditation, ses badges, ses services cloisonnés, ses réunions, sa gravité républicaine. De l’autre, un lycéen qui regarde ce monde avec les yeux d’un joueur entré dans la partie la plus réaliste de sa vie. Les adultes parlent sécurité, surveillance, menace, opération et confidentialité. Rodolphe, lui, pense d’abord qu’il a trouvé quelque chose de prodigieusement excitant. Ce décalage amuse, mais il révèle aussi. Les institutions se croient invulnérables parce qu’elles multiplient les verrous. Or le roman rappelle, avec beaucoup de malice, qu’une forteresse ne tombe pas toujours sous l’assaut d’une armée. Il suffit parfois d’un garçon mal orienté, d’un badge mal attribué et d’un silence gêné au moment où il aurait fallu dire la vérité.
Sous son apparence de comédie d’espionnage, Le Stagiaire de seconde parle donc d’une chose plus profonde. Il parle de la faille. Celle que les systèmes refusent de voir. Celle que les adultes masquent derrière les procédures. Celle que l’on porte aussi en soi lorsque l’on croit maîtriser sa vie. Rodolphe est une faille ambulante, mais une faille lumineuse. Parce qu’il ne comprend pas tout, il regarde autrement. Parce qu’il n’est pas formé, il n’est pas encore enfermé dans les réflexes professionnels. Parce qu’il n’a pas sa place, il circule entre les places. Et c’est précisément cette absence de légitimité qui lui permet, parfois, de percevoir ce que les autres négligent.
Le roman ne se contente pourtant pas de rire. Il sait que le rire devient plus fort lorsqu’il longe un précipice. Autour de Rodolphe gravitent des personnages plus sombres, qui donnent au récit son épaisseur contemporaine. Pierre-Jean, prisonnier de sa peur des ondes et de ses obsessions complotistes. Rufuss, informaticien talentueux mais épuisé, dévoré par le ressentiment et attiré par les marges dangereuses du piratage. Nerizen, jeune homme isolé, capturé par des discours de revanche et par les promesses empoisonnées des communautés numériques. À travers eux, Jean-Baptiste Leheup dessine moins des monstres que des êtres perdus. Et c’est là que le roman gagne en subtilité. Il ne cherche pas seulement à montrer le danger. Il observe comment le danger se fabrique.
Ces trois figures disent quelque chose de notre époque. Elles disent la solitude connectée, la colère alimentée par les écrans, la blessure transformée en doctrine, le mal-être déguisé en certitude. Chacun d’eux se raconte une histoire pour survivre à ce qu’il est devenu. Pierre-Jean croit comprendre le monde en le réduisant à une agression invisible. Rufuss se persuade que la corruption des puissants justifie sa propre dérive. Nerizen rêve d’une appartenance qui viendrait réparer son humiliation. Le roman ne les excuse pas, mais il ne les simplifie pas non plus. Il montre cette vérité dérangeante que la violence naît rarement du vide. Elle pousse dans les interstices de l’abandon, du ressentiment, de la fatigue et du mensonge intérieur.
Cet équilibre entre légèreté et gravité constitue l’une des grandes réussites du livre. On sourit souvent, on rit même, mais un malaise discret circule sous la surface. La farce et la menace ne s’annulent pas. Elles se renforcent. Plus Rodolphe avance dans son imposture involontaire, plus le lecteur mesure que le monde dans lequel il s’est glissé n’est pas un décor de jeu vidéo. Les dangers existent vraiment. Les armes ne sont pas factices. Les colères ne sont pas seulement grotesques. Et l’adolescent qui voulait simplement éviter les ennuis se retrouve au contact de ce que notre époque produit de plus inflammable.
La construction narrative se révèle particulièrement habile. Le récit avance par glissements successifs. Une confusion en appelle une autre. Une fausse identité devient un refuge, puis un piège. Une décision prise pour gagner quelques minutes provoque une complication plus vaste. Le roman possède ainsi l’énergie d’une mécanique comique, mais aussi la tension d’un thriller. Jean-Baptiste Leheup sait faire monter les enjeux sans sacrifier le plaisir du lecteur. Il installe des fils séparés, les laisse courir, puis les rapproche avec une précision qui donne aux dernières pages leur force d’évidence.
Le style accompagne ce mouvement avec une belle aisance. La langue est vive, souple, visuelle, proche de l’oralité sans jamais sombrer dans le relâchement. L’auteur possède le goût de la formule, mais il ne se contente pas de chercher le bon mot. Il cherche surtout le bon rythme. Ses phrases suivent les pensées des personnages, leurs détours, leurs paniques, leurs justifications intérieures. Elles épousent les raisonnements absurdes sans les caricaturer. Elles laissent au comique le temps de naître. On sent une plume attentive aux détails, aux petits ridicules humains, aux automatismes de langage, à cette manière que nous avons tous de nous raconter des excuses lorsque nous savons très bien que nous sommes en train de faire n’importe quoi.
J’aime particulièrement la tendresse avec laquelle Rodolphe est regardé. Le roman aurait pu le traiter comme un simple ressort comique. Il devient peu à peu un personnage dont la maladresse a une valeur presque philosophique. Car Rodolphe nous rappelle que nous entrons tous dans l’existence comme lui entre à la DGSI. Sans badge valable. Sans plan très clair. Avec un mélange de peur, d’orgueil, d’improvisation et de curiosité. Nous faisons semblant de savoir où nous allons, puis nous découvrons que les portes franchies par erreur peuvent parfois nous révéler à nous-mêmes.
La fin, que je ne dévoilerai pas précisément, referme le cercle avec intelligence. Elle éclaire l’ouverture spectaculaire, rassemble les lignes narratives et donne à l’aventure de Rodolphe une résonance plus intime. Le stage raté devient alors un passage. Non pas seulement une suite de péripéties, mais une épreuve de dévoilement. Quelque chose se transmet, quelque chose se révèle, quelque chose d’invisible relie l’adolescent à une histoire familiale plus profonde que ce qu’il imaginait. Le roman conserve jusqu’au bout son ironie délicieuse, puisque la vérité officielle ne coïncide pas exactement avec la vérité vécue. C’est souvent ainsi dans la vie. Les institutions écrivent les communiqués. Les individus portent les secrets.
S’il fallait formuler un seul point d’amélioration, je dirais que certains passages explicatifs pourraient parfois être légèrement resserrés afin de laisser encore davantage respirer l’extraordinaire vitalité des scènes. Le roman est si efficace lorsqu’il se confie à ses dialogues, à ses malentendus, à son sens du mouvement, que l’on souhaite parfois le voir courir sans jamais ralentir. Ce n’est pas une faiblesse profonde, plutôt une piste encourageante pour un auteur qui possède déjà un vrai sens du rythme et dont l’imaginaire semble capable de porter très loin ses personnages.
Le Stagiaire de seconde est une lecture réjouissante, maligne et profondément sympathique. Jean-Baptiste Leheup transforme une obligation scolaire en aventure d’État, un adolescent banal en perturbateur involontaire d’un système ultra-sécurisé, et une erreur d’orientation en petite méditation sur le hasard, la peur, le mensonge et la découverte de soi. On referme le roman avec le sourire, mais ce sourire n’est pas vide. Il contient une gratitude. Celle que l’on éprouve devant les récits qui nous divertissent sans nous prendre pour des enfants, qui nous font rire sans oublier la part sombre du monde, et qui nous rappellent qu’il suffit parfois de se tromper de porte pour entrer, enfin, dans sa propre histoire.
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