
Autrice : Céline Saint-Charle
Maison d’édition : Sparkle
Année de parution originale : 2026
Prix : 14,00 € (broché), 4,99 € (numérique)
Durée de lecture : Environ 4 heures (302 pages)
Cette critique a été rédigée dans le cadre d’un partenariat non rémunéré avec la maison d’éditions Sparkle par l’intermédiaire de la plateforme Simplement Pro.

Une petite fille trouvée dans la rue, qui ne parle pas et ne réagit pas aux questions des policiers qui l’ont recueillie. Qui est-elle ?
Un étrange brouillard qui semble la suivre et la protéger, surgissant chaque fois qu’elle est en danger. D’où vient-il ?
Des pouvoirs qui ne devraient pas exister dans notre monde… Se pourrait-il qu’une porte ait été ouverte entre deux univers parallèles ? Les créatures inquiétantes qui accompagnent l’enfant mettent-elles l’humanité en danger ?
Entre le royaume du Ponant et Paris, Mark, Lucie et Bertille vont devoir lutter à chaque seconde pour sauver le monde. Avant qu’il soit trop tard.

La Conspiration des Brumes est de ces romans qui semblent d’abord naître d’une idée simple, presque enfantine dans sa formulation — une fillette venue d’un autre monde, des brumes vivantes, une porte entre deux réalités — avant de révéler, sous cette apparence de conte fantastique, une matière plus grave, plus trouble, et parfois plus ambitieuse qu’il n’y paraît. Céline Saint-Charle construit son récit autour d’une enfant sourde, Bertille, princesse oubliée d’un royaume cruel, enfermée dans une tour parce que son silence dérange un monde qui ne sait entendre que sa propre brutalité. La dédicace, adressée « à tous les malentendants, obligés de vivre dans un monde qui les oublie trop souvent », annonce d’ailleurs très clairement l’une des intentions profondes du roman, faire de la différence non pas une faiblesse, mais le lieu même d’une puissance ignorée.
Le roman séduit d’abord par son univers. Le royaume du Ponant, séparé des Terres Ingrates par un gouffre et par cette forêt des Brumes qui semble respirer, penser, guetter, possède une vraie force d’évocation. On sent que l’autrice a voulu composer une géographie mentale autant qu’un territoire de fantasy. Le pont fragile, le château orgueilleux, la tour isolée, la forêt mouvante où les arbres avalent les repères et où les âmes finissent happées par des spectres affamés composent un décor dont la puissance ne tient pas seulement à son étrangeté, mais à sa cohérence intérieure. Le lecteur ne traverse pas seulement une forêt, il entre dans un organisme hostile. C’est sans doute l’un des plus beaux mouvements du manuscrit, cette manière de donner aux Brumes une présence à la fois maternelle, prédatrice, joueuse et monstrueuse.
L’autre réussite du roman tient à son alternance entre deux mondes. Les chapitres « Avant, là-bas » et « Maintenant, ici » créent un va-et-vient intéressant entre le conte sombre et le fantastique contemporain. Dans le Ponant, le récit prend des allures de fable politique, avec un roi tyrannique, une enfant sacrifiée, une société qui rejette les corps jugés imparfaits. Dans notre monde, l’arrivée de Bertille à Paris provoque un déplacement de registre. La merveille devient fait divers, le conte rencontre le commissariat, l’horreur ancienne s’infiltre dans les couloirs modernes, les distributeurs automatiques, les hôpitaux et les falaises d’Étretat. Ce contraste fonctionne souvent très bien, car il rend le surnaturel plus concret, presque administratif, comme si l’inimaginable devait soudain remplir des formulaires, passer par l’Aide sociale à l’enfance et apprendre la langue des signes.
Bertille est évidemment le cœur du roman. Elle n’est ni tout à fait une victime, ni tout à fait une élue innocente. C’est ce qui la rend intéressante. Enfermée, privée de langage, exploitée par son père autant que par les Brumes, elle découvre le monde avec une avidité bouleversante, mais aussi avec une absence de repères moraux qui inquiète. Lorsqu’elle comprend que ses dessins peuvent modifier la réalité, elle ne mesure pas immédiatement le poids d’une vie humaine. Le roman a alors la bonne idée de ne pas la sanctifier trop vite. Bertille a été aimée par des monstres, instruite par des monstres, sauvée par des monstres. Elle porte donc en elle une part de leur étrangeté. Cette ambiguïté aurait sans doute mérité d’être creusée davantage encore, car elle constitue l’un des axes les plus féconds du récit.
Face à elle, Mark et Lucie forment un duo plus classique, mais efficace. Mark apporte la douceur, la pédagogie, cette patience des êtres qui savent que communiquer n’est jamais seulement parler. Lucie, elle, représente l’action, la responsabilité, le courage moral. Son sacrifice final donne au roman sa véritable conclusion émotionnelle. Elle refuse que Bertille retourne au Ponant et choisit de prendre sa place. La fin, avec son retour cinq ans plus tard, répare ce sacrifice en transformant la tragédie annoncée en promesse familiale. On peut trouver ce dénouement un peu généreux, presque trop arrangeant, mais il correspond à la logique profonde du roman. Ce qui a été brisé par l’abandon doit être réparé par l’adoption, ce qui a été déformé par la peur doit être sauvé par le lien.
Le roman possède également une identité visuelle notable. La carte du Ponant, présente au début du manuscrit, aide immédiatement à situer les enjeux géographiques, avec la mer Empoisonnée, les monts de Glace, le château, le précipice, la forêt des Brumes et les Terres Ingrates. Elle donne au texte une dimension de fantasy assumée et permet au lecteur de comprendre que l’espace n’est pas neutre, mais qu’il conditionne toute l’histoire politique du royaume. Les pages de chapitre, ornées de branches, de lanternes et d’éléments végétaux, prolongent cette impression d’un monde envahi par la forêt. Quant aux illustrations intérieures, notamment ces compositions en noir et blanc qui surgissent comme des respirations visuelles, elles installent un climat de conte gothique plutôt agréable, même si l’ensemble pourrait gagner en cohérence graphique selon l’édition finale envisagée.
J’ai également apprécié l’introduction atypique de chaque chapitre par une citation, une comptine, une dépêche, un tweet, une publicité, un extrait de prophétie ou une phrase supposément issue du folklore du Ponant. Ce procédé donne au roman une texture documentaire et ludique. Il permet d’ouvrir chaque chapitre comme on entrouvre une porte. Parfois sur une croyance ancienne, parfois sur le bruit trivial du monde moderne, parfois sur une ironie discrète. La citation du premier chapitre, gravée au frontispice du château des rois du Ponant, annonce immédiatement la logique autoritaire du royaume. Celle du deuxième chapitre, sous forme de tweet, fait basculer l’étrangeté dans notre époque connectée. Celle du chapitre 16, extraite d’une prophétie, replace Bertille au centre d’un destin qui la dépasse. Ce système d’exergues est donc une vraie bonne idée, parce qu’il donne du rythme, enrichit l’univers et crée un dialogue entre le conte, le fait divers, la légende et la modernité.
Plus largement, La Conspiration des Brumes donne parfois l’impression d’un roman très riche, mais pas toujours pleinement maîtrisé. Il contient plusieurs livres en un seul. Une fantasy politique, un conte sur le handicap, un thriller surnaturel contemporain, une histoire d’adoption, une réflexion sur la prédation, une fable démocratique. Cette abondance fait son charme, mais elle peut aussi fragiliser l’ensemble. Certaines résolutions paraissent rapides, certaines explications arrivent tardivement, et la transformation politique du Ponant, dans le dénouement, semble presque trop nette au regard de la violence structurelle décrite auparavant. On aurait aimé que certains dilemmes demeurent plus longtemps dans l’ombre, que les Brumes conservent davantage de mystère, que Bertille soit moins vite ramenée du côté de l’innocence.
Il n’en reste pas moins que le roman possède une sincérité réelle. Derrière ses maladresses, il y a une belle intuition. Les monstres ne sont pas toujours ceux qui grondent dans les bois. Parfois, les monstres portent une couronne, signent des lois, enferment les enfants différents dans des tours et appellent cela l’équilibre. Les Brumes, paradoxalement, ne sont peut-être que le miroir fantastique d’une violence humaine plus ancienne qu’elles. En cela, La Conspiration des Brumestouche juste lorsqu’il montre que Bertille ne doit pas seulement être sauvée d’un royaume ou d’entités surnaturelles, mais d’une idée terrible, celle qu’un être humain aurait moins de valeur parce qu’il n’entre pas dans la norme.
Il s’agit d’un roman imparfait, parfois inégal, parfois trop explicatif, mais traversé par de vraies images, de belles ambitions et une émotion sincère. Il lui manque peut-être encore un travail de resserrement, de hiérarchisation et de cohérence éditoriale pour atteindre toute la puissance de son idée initiale. Mais lorsqu’il regarde Bertille non comme une énigme magique, ni comme une enfant à réparer, mais comme une conscience qui cherche sa langue, sa famille et sa place entre deux mondes, il trouve alors quelque chose de précieux, cette lumière fragile que seuls les contes savent déposer au bord des ténèbres.
D’autres lecteurs en parlent :
- Prochainement
Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.

