Une enquête d’Edna Garlic : Qui a tué mon horrible grand-père ? – Alex. T. Smith

QEdna est une enquêtrice en herbe (même si elle n’a encore jamais résolu d’affaire). La mort, les mobiles sordides et tout ce que sa mère juge inapproprié pour une jeune fille de 11 ans n’ont aucun secret pour elle ! Résoudre un meurtre est son rêve le plus fou. Mais elle ne s’attendait pas à devoir enquêter dans sa propre demeure… et à devoir suspecter sa propre famille ! Quand elle retrouve le corps de son (horrible) grand-père, assassiné le jour de son 90e anniversaire, et qu’une tempête de neige empêche de contacter la police, Edna le sait, c’est son moment. Accompagnée de sa fidèle tortue Charles Darwin, elle démasquera le coupable !

Quel bonheur de voir paraître un roman policier destiné aux jeunes lecteurs sans que, sous prétexte de leur âge, on leur serve une littérature édulcorée, appauvrie, polie jusqu’à l’os pour ne surtout jamais les mettre au défi. Avec Qui a tué mon horrible grand-père ?, Alex T. Smith prend le parti inverse, et c’est précisément ce qui rend ce livre si réjouissant. Oui, l’ouvrage s’adresse à des lecteurs à partir de neuf ans, mais il ne les prend jamais de haut. Il exige d’eux une véritable disponibilité, une attention constante, un goût pour les nuances, pour les non-dits, pour les indices disséminés avec malice dans le récit. Il faut un bon niveau de lecture, bien sûr, mais faut-il vraiment s’en excuser ? Lire, ce n’est pas simplement déchiffrer des phrases, c’est apprendre à soupçonner, à relier, à interpréter, à sentir ce qui se trame derrière les apparences. En cela, Alex T. Smith offre à la jeunesse ce que trop d’ouvrages contemporains refusent désormais de lui donner : la possibilité d’entrer dans un vrai roman, un roman qui respecte l’intelligence de son lecteur et qui lui tend la main non pour l’abaisser, mais pour l’élever.

Ce respect se ressent d’emblée dans la manière dont l’auteur construit son héroïne. Edna Garlic est une merveille de vivacité. Elle possède cette énergie franche, ce regard aigu, cette curiosité presque insolente qui font d’elle une enfant profondément crédible, et donc profondément attachante. Il y a chez elle quelque chose de pétillant, de libre, d’indompté, qui rappelle non seulement l’enfance telle qu’on la contemple avec tendresse, mais aussi l’enfance telle qu’on la regrette avec une légère mélancolie. Car Edna dit ce qu’elle pense, observe ce que les autres préfèrent ne pas voir, ose ce que tant d’adultes n’osent plus. En la suivant, on ne se contente pas d’accompagner une jeune enquêtrice ; on retrouve une part enfouie de nous-mêmes, cette part qui, autrefois, regardait le monde sans filtre, sans prudence excessive, sans cette domestication progressive que les règles sociales imposent à nos élans les plus spontanés. À quel moment avons-nous cessé de dire franchement ce que nous pensions ? À quel moment avons-nous renoncé à cette sincérité un peu brutale, parfois désarmante, mais si intensément vivante ? Edna, elle, n’a pas encore appris à se taire pour convenir, et c’est précisément ce qui la rend si précieuse.

L’intrigue, quant à elle, trouve un équilibre particulièrement habile entre accessibilité et exigence. Certes, le roman demeure adapté à un jeune public, et l’on n’y retrouve pas l’obscurité morale ou la noirceur étouffante de certains polars pour adultes. Pourtant, jamais Alex T. Smith ne sacrifie la qualité de son enquête sur l’autel de la simplicité. Il ne cherche pas à fabriquer une énigme au rabais ; il compose au contraire un véritable jeu de piste, soigneusement construit, où chaque détail semble pouvoir compter, où chaque personnage peut éveiller le soupçon, où la vérité se dérobe avec suffisamment d’adresse pour maintenir l’attention intacte jusqu’aux dernières pages. Même lorsque l’on fréquente assidûment le genre policier, on se laisse surprendre. Et c’est là sans doute l’une des plus belles réussites du roman : parvenir à captiver les plus jeunes sans jamais ennuyer les plus grands, réussir à ménager assez de mystère pour que le lecteur, quel que soit son âge, tourne les pages avec ce mélange délicieux d’impatience et d’incertitude qui constitue le plaisir même de l’enquête.

J’ai également beaucoup apprécié la construction matérielle du texte, pensée avec une intelligence rare. Les chapitres courts, le découpage en parties, les illustrations placées en ouverture de chapitre : tout concourt à faire de cette lecture un espace accueillant, respirable, stimulant. Ce choix n’a rien d’anecdotique. Il permet aux jeunes lecteurs d’entrer dans le roman par fragments, d’avancer par petites étapes, de s’offrir cinq ou dix minutes de lecture sans jamais perdre le fil, ni l’envie. Mais ce fractionnement ne nuit jamais à la tension narrative ; au contraire, il la nourrit. Chaque chapitre agit comme une relance, une petite secousse, un nouveau seuil à franchir. Le suspense s’en trouve renforcé, et la lecture gagne en dynamisme ce qu’elle pourrait perdre en ampleur. C’est une manière extrêmement habile de tenir compte des habitudes de concentration de la jeunesse contemporaine sans pour autant renoncer à l’ambition littéraire. Là encore, le roman ne cède pas ; il s’adapte sans se trahir.

C’est peut-être cela, au fond, que j’admire le plus dans ce livre : sa capacité à croire encore en l’intelligence des enfants. À une époque où l’on simplifie tout par peur de perdre l’attention, où l’on réduit trop souvent la littérature jeunesse à une succession de facilités censées séduire immédiatement, Alex T. Smith choisit la voie la plus noble, celle de l’exigence joyeuse. Il divertit, bien sûr, il amuse, il intrigue, mais il fait davantage encore : il initie. Il montre aux jeunes lecteurs que lire peut être une aventure de l’esprit, une expérience pleine, un jeu sérieux où l’on apprend à regarder autrement. Qui a tué mon horrible grand-père ? n’est donc pas seulement un bon roman policier pour la jeunesse ; c’est un livre qui rappelle, avec panache et malice, que l’on peut écrire pour les enfants sans jamais renoncer à la littérature. Et rien, en vérité, n’est plus précieux.

Note : 5 sur 5.
  • Prochainement

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.

Je souhaite un joyeux anniversaire à mon grand-père (Pépère) qui aurait fêté ses 90 années aujourd’hui.


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