
Auteurs : Suzanne et Max Lang
Maison d’édition : Casterman
Année de parution originale : 2026
Prix : 14,90 € (Album relié), 10,99 € (numérique)
Durée de lecture : Environ 15 minutes (32 pages)
Je tiens à remercier les éditions Casterman pour cet envoi. Cette chronique est écrite dans le cadre d’un partenariat non rémunéré.

Quand Gaston Grognon comprend qu’être maman, ce n’est pas un jeu d’enfant ! Les parents de la jungles sont épuisés. Alors pour les aider, Gaston Grognon a une super idée : il va garder tous leurs petits ! Il joue avec eux, fait la sieste, leur raconte des histoires… il se sent l’âme d’une super maman !
Mais très vite, les bébés n’écoutent plus, grimpent aux arbres, se disputent, se plaignent, pleurnichent… TROP, C’EST TROP ! Mais comment font les mamans pour y arriver ?

Avec Gaston Grognon : Maman d’un jour, Suzanne Lang et Max Lang signent une nouvelle aventure qui, sous ses airs de fantaisie espiègle et de tendre comédie familiale, touche à quelque chose de profondément juste, de profondément humain, de profondément intime aussi. Comme à chaque nouvelle parution de la série, la lecture devient à la maison un petit événement en soi, un rendez-vous attendu, presque ritualisé, tant mes trois filles, pourtant séparées par les années et les sensibilités, se retrouvent avec le même plaisir autour de ce personnage bougon, débordé, excessif parfois, mais toujours si sincère dans ce qu’il ressent. Il y a dans les albums de Gaston Grognon une immédiateté rare, une manière de parler à tous les âges sans jamais simplifier les émotions, sans jamais trahir ce que l’enfance perçoit si bien, à savoir que les adultes eux-mêmes ne maîtrisent pas toujours ce qu’ils traversent.
Ce nouvel album me touche d’autant plus qu’il aborde un sujet essentiel, celui de la maternité, ou plus exactement celui de la charge invisible, quotidienne, répétée, épuisante parfois, qu’implique le fait de s’occuper d’enfants. Derrière l’humour, derrière les situations cocasses et les expressions irrésistibles de Gaston, il y a ici une vérité sociale que l’album saisit avec une remarquable finesse. On aimerait croire que notre époque a définitivement dépassé certains clichés, que la figure de la mère au foyer paresseuse ou oisive appartient à un autre siècle, et pourtant il suffit encore d’écouter certaines remarques, certains jugements, certaines condescendances pour comprendre à quel point ce regard demeure tenace. Beaucoup continuent de sous-estimer ce qu’exige la présence constante auprès d’un enfant, comme si nourrir, consoler, écouter, porter, rassurer, divertir, surveiller, répéter, négocier et encaisser relevaient d’une forme de facilité naturelle. Cet album rappelle, avec une intelligence lumineuse, que s’occuper d’un enfant ne se résume jamais à “être là”, mais suppose une disponibilité mentale, émotionnelle et physique de chaque instant.
Ce que j’apprécie particulièrement, c’est que le livre ne tombe jamais dans la démonstration pesante. Il ne cherche pas à délivrer une leçon en assénant un message. Il raconte, tout simplement, et c’est justement parce qu’il raconte qu’il touche juste. Gaston découvre ce que signifie prendre soin de “bébés d’un jour”, et il en découvre les deux versants. Il y a d’abord la part lumineuse, celle qui fait fondre, celle des petits êtres attendrissants, des moments d’écoute, des gestes tendres, de cette impression que tout peut couler de source lorsque chacun trouve sa place et que l’affection circule avec évidence. Puis il y a l’autre part, moins avouable, moins glorieuse peut-être, mais infiniment réelle, celle de la fatigue qui s’accumule, de l’irritation qui monte sans prévenir, de la lassitude qui transforme le plus petit incident en montagne, de ce moment où l’on ne supporte plus rien alors même qu’on aime profondément ceux qui nous épuisent. Toute la force de l’album est là, dans cette reconnaissance simple mais précieuse que l’amour n’empêche pas l’usure, et qu’être un bon parent ne signifie pas être un parent inépuisable.
J’ai été particulièrement sensible à la manière dont le ras-le-bol de Gaston s’exprime. Là où tant de récits pour enfants choisissent soit l’exagération tonitruante, soit la morale corrective, celui-ci fait le choix d’un exutoire franc, net, libérateur. Un cri. Un vrai. Pas un geste déplacé, pas une brutalité, pas une humiliation, mais ce fameux moment où la pression doit sortir pour ne pas se transformer en quelque chose de plus injuste. Ce cri n’est pas la célébration de la colère, il en est au contraire la reconnaissance lucide. Il dit que l’on peut atteindre une limite, que l’on peut avoir besoin de la marquer, et qu’après cela, parce que l’on a vidé le trop-plein, l’on peut revenir à l’essentiel, c’est-à-dire à la tendresse. J’y vois un message admirable, presque salutaire, pour les enfants bien sûr, qui découvrent que leurs parents ne sont pas des statues de patience, mais aussi pour les adultes, à qui l’album souffle avec délicatesse qu’éduquer ne consiste pas forcément à punir, à contraindre ou à dominer, mais parfois simplement à nommer l’épuisement avant de reprendre son souffle.
Il y a également dans cet album une vertu précieuse, celle de désacraliser la figure parentale sans la rabaisser. Trop souvent, on enferme les parents dans un rôle de super-héros domestiques, toujours disponibles, toujours calmes, toujours cohérents, comme si aimer suffisait à neutraliser la fatigue. Or les enfants ont tout à gagner à comprendre que les adultes connaissent eux aussi les débordements, les moments de saturation, les secondes de faiblesse. Non pour les inquiéter, mais pour les aider à grandir dans une vision plus juste des relations humaines. En cela, Maman d’un jour accomplit quelque chose de très beau, parce qu’il humanise sans culpabiliser, et dédramatise sans minimiser.
Et puis il y a le dessin, absolument remarquable. Max Lang possède ce talent rare de faire naître l’émotion dans l’exagération la plus totale. Les regards immenses, les expressions outrées, les postures du corps, tout semble d’abord jouer la carte de l’humour pur, et pourtant chaque trait vient soutenir le propos avec une précision étonnante. Gaston nous fait rire, bien sûr, mais il nous touche aussi parce que son visage devient le miroir déformant de sentiments que chacun reconnaît. J’aime énormément ce trait nerveux, vivant, presque vibrant, qui donne l’impression que chaque page respire. Et j’aime surtout cet usage du blanc, ce choix d’un arrière-plan souvent dépouillé qui laisse toute la place aux personnages, à leurs gestes, à leurs émotions, à cette dramaturgie minuscule du quotidien. Le vide, ici, n’est pas un manque, mais une respiration. Il donne aux scènes une profondeur inattendue et permet au regard de se poser exactement là où il faut.
Ce que réussit magnifiquement cet album, au fond, c’est l’alliance du rire et de la vérité. Peu d’albums jeunesse parviennent à être aussi accessibles pour les enfants tout en offrant, aux adultes qui lisent à voix haute, un second niveau de lecture si pertinent. On sourit devant Gaston, devant ses débordements, devant l’absurdité de certaines situations, mais derrière ce sourire affleure quelque chose de plus profond, presque une forme de reconnaissance intime. Oui, élever un enfant est merveilleux. Oui, cela peut aussi être accablant. Oui, on peut aimer à la folie et, dans la même minute, rêver d’un peu de silence. Et oui, tout cela coexiste sans contradiction.
Gaston Grognon : Maman d’un jour est donc bien plus qu’un album drôle et attachant. C’est un livre qui regarde l’épuisement parental avec bienveillance, qui rappelle aux enfants que les adultes ont eux aussi leurs tempêtes intérieures, et qui offre aux parents une forme de consolation discrète, comme si, entre deux éclats de rire, il leur murmurait qu’ils ne sont ni seuls, ni monstrueux, ni insuffisants lorsqu’ils en ont assez. Un album tendre, intelligent, nécessaire même, servi par un dessin d’une expressivité rare, et qui confirme une fois encore tout le talent de cette série capable de faire beaucoup avec peu, et de dire l’essentiel avec l’apparente légèreté de l’enfance.
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Je souhaite un joyeux anniversaire à mon grand-père (Pépère) qui aurait fêté ses 90 années aujourd’hui.

