
Autrice : Nancy Atherton
Maison d’édition : Verso
Année de parution originale : 2000
Prix : 14,90 € (broché), 9,99 € (numérique)
Durée de lecture : Environ 4 heures (336 pages)

Dix mois après Noël, Lori n’en peut plus de tourner en rond. Alors quand Stan Finderman lui propose d’évaluer une collection de livres anciens à Tarant Hall, elle saute sur l’occasion. En explorant la bibliothèque et ses ouvrages, Lori met au jour des lettres d’amour datant de la Première Guerre mondiale. Et l’une d’elles évoque un trésor caché quelque part dans l’inquiétant manoir victorien…
Guidée par Tante Dimity, Lori se lance sur la piste des mystères de Tarrant Hall – entre secrets de famille et esprits venus d’ailleurs – et l’aventure s’avère beaucoup plus captivante qu’une simple expertise de livres rares !

En refermant ce cinquième volume des aventures de Tante Dimity, une irritation très concrète précède même le jugement littéraire. Elle surgit avant le roman, presque à sa porte, sur cette fameuse quatrième de couverture censée introduire le lecteur dans l’univers du livre et qui, au lieu de l’y conduire, l’égare. On y évoque en effet le domaine de Tarrant Hall, alors que le roman, lui, ne mentionne que Wyrdhurst Hall. L’erreur pourrait prêter à sourire si elle n’était pas si révélatrice d’une certaine désinvolture éditoriale. Quelques minutes suffisent pour comprendre ce qui s’est passé : la présentation française a été traduite au mot près depuis l’édition originale, sans que personne, manifestement, ne prenne la peine de vérifier si le texte promotionnel correspondait réellement au contenu du roman publié. Et c’est là que le sourire s’efface. Car une telle négligence n’abîme pas seulement la crédibilité d’un label ; elle trahit aussi une époque où l’on fabrique parfois le livre comme un objet de circulation rapide, plus soucieux d’occuper les tables que d’honorer les lecteurs.
Le plus troublant, peut-être, n’est pas tant cette coquille conceptuelle que le silence poli qui l’a entourée. Comment tant de chroniques, tant de publications enthousiastes, tant de retours élogieux ont-ils pu laisser passer une telle évidence ? La question dépasse ce seul roman. Elle dit quelque chose d’un certain théâtre promotionnel où l’on parle des livres sans toujours les regarder vraiment, où l’on célèbre avant d’avoir observé, où l’on recommande avant d’avoir interrogé. Lire devrait pourtant commencer par un acte simple et exigeant : prêter attention. Or ici, cette attention a manifestement manqué à plusieurs étages.
Du côté du roman lui-même, la frustration naît d’un autre paradoxe, plus profond encore. Après le précédent tome, j’espérais le retour véritable de Tante Dimity, ou du moins une présence plus incarnée, plus décisive, plus centrale de celle dont le nom continue pourtant de porter la série à bout de bras. Il n’en est rien. Son apparition demeure tardive, brève, presque symbolique, comme si l’autrice conservait son personnage-titre moins par nécessité romanesque que par fidélité à une enseigne devenue familière. Je peux comprendre la difficulté qu’il y a à renouveler, d’un volume à l’autre, un dispositif reposant sur une figure spectrale bienveillante ; mais entre la répétition et l’effacement, il existait sans doute un chemin plus fécond. Ici, Nancy Atherton semble avoir choisi la solution la plus simple : contourner le problème. Et ce contournement finit par ressembler à une éviction.
Il faut toutefois reconnaître au roman une qualité que le genre du cosy mystery revendique souvent avec modestie et efficacité : celle d’offrir une lecture fluide, réconfortante, sans lourdeur, sans prétention excessive, avec ce mélange de mystère léger et de douceur domestique qui fait le charme de tant d’intrigues anglaises ou anglicisées. Retrouver Lori n’est donc pas désagréable. Elle demeure une héroïne accessible, suffisamment vive pour soutenir le récit, suffisamment familière pour qu’on accepte de la suivre dans cette nouvelle aventure. Mais cette familiarité révèle aussi, par moments, quelque chose de plus discutable dans la vision du monde que véhicule le roman.
Car derrière le vernis aimable de cette intrigue se dessine une représentation de la féminité qui semble venir d’un autre âge, et pas forcément du meilleur. Lori apparaît comme une femme matériellement protégée par son mari, dépendante de sa réussite, tout en étant paradoxalement incapable d’assumer seule les charges quotidiennes que l’on associe traditionnellement à cette position privilégiée, jusqu’à devoir s’appuyer sur une nounou pour ses propres enfants. Ce portrait pourrait être intéressant s’il était traité avec ironie, distance ou complexité. Mais il semble au contraire présenté comme allant de soi, comme si cette existence suspendue entre confort, dépendance et désir vague d’autonomie relevait d’un équilibre naturel. Dès lors, le personnage cesse parfois d’être une héroïne pour devenir le symptôme d’un imaginaire daté, où l’émancipation féminine n’est jamais pleinement pensée, seulement évoquée comme une aspiration abstraite, presque décorative.
Quant à l’intrigue, elle demeure plaisante sans jamais emporter une véritable adhésion. Nancy Atherton tente manifestement de compenser le retrait de Tante Dimity en élargissant le registre surnaturel, en convoquant d’autres fantômes, d’autres présences, d’autres échos de l’au-delà. L’idée pouvait intriguer ; elle finit surtout par donner au récit un air un peu forcé, comme si l’on voulait raviver la magie initiale en la multipliant. Or le mystère ne gagne pas toujours à se dédoubler. À trop solliciter le spectre, on finit par dissiper le trouble. Ce qui faisait le charme de la série tenait précisément à ce fragile équilibre entre l’étrange et l’intime, entre l’invisible et le quotidien. Ici, cet équilibre vacille légèrement, et l’enquête, bien que suivie avec plaisir, paraît parfois tirée par les cheveux, un peu trop soucieuse de produire du romanesque là où une plus grande simplicité aurait peut-être suffi.
Reste que le livre ne se lit pas avec déplaisir. Il possède ce savoir-faire discret des romans qui n’exigent pas grand-chose sinon qu’on accepte leur rythme, leur tonalité, leur petite musique familière. Le dénouement, de ce point de vue, se révèle plutôt cohérent, suffisamment maîtrisé pour ne pas laisser le lecteur sur une impression d’arbitraire. Mais cette cohérence finale ne dissipe pas totalement mes réserves. J’attends d’un roman qu’il ne se contente pas de tenir debout, j’attends qu’il habite sa promesse. Or Tante Dimity et le manoir aux esprits promet beaucoup par son titre, par son atmosphère, par son héritage de série, et n’offre finalement qu’une variation aimable, parfois bancale, parfois datée, sur une formule qui semble chercher un second souffle.
Ce tome se laisse donc lire comme on pousse la porte d’une maison ancienne dont on aime encore les couloirs, les tentures et les craquements, tout en constatant que certaines pièces autrefois habitées sont désormais presque vides. Le plaisir subsiste, oui, mais il est accompagné d’une légère mélancolie, celle qui naît lorsque l’on retrouve un univers aimé sans y retrouver tout à fait son âme. Et puisque les fantômes abondent ici, il faut bien le dire : le plus absent de tous reste encore Tante Dimity elle-même.
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