
Autrice : C.J. Piper
Maison d’édition : Pocket Jeunesse
Année de parution originale : 2024
Prix : 10,99 € (numérique); 15,90 € (poche)
Durée de lecture : Environ 3 heures (240 pages)

Elle voit comment les gens vont mourir. Son amie voit quand.
Ensemble, elles vont tenter de sauver l’un des leurs.
Rosemary a toujours été différente. Elle peut voir comment les gens vont mourir. Ce qui a tendance à la placer dans des situations pour le moins étranges. Comme celle d’être abandonnée par sa mère… et de se retrouver projetée dans un pensionnat qui sert de refuge à d’autres adolescents aux dons spéciaux. Dont Trym, qui peut voir quand les gens vont mourir.
Le jour où l’un des élèves disparaît sans laisser de traces, les adultes, perplexes, semblent incapables d’agir. Pourtant Rosemary et Trym ont » vu » quelque chose… Mais comment retrouver le disparu alors qu’il est interdit de sortir de l’école ? Les pensionnaires devront apprivoiser leurs dons particuliers pour aider leur camarade… s’il est encore temps.

J’ai lu, au fil de ma vie de lecteur, de très mauvais textes. Des romans bâclés, des intrigues paresseuses, des livres qui semblaient s’excuser d’exister. Mais je ne pensais pas, un jour, tomber sur un tel degré de médiocrité, et encore moins dans un roman destiné à la jeunesse. Car il y a, dans cette catégorie, une responsabilité particulière : celle de former, d’éveiller, de respecter l’intelligence de ses lecteurs. L’École des faes errantes échoue précisément là où elle aurait dû être la plus exigeante. Non par maladresse, mais par un nivellement volontaire, presque revendiqué, comme si l’on considérait que les jeunes lecteurs sont des esprits paresseux, prêts à avaler n’importe quelle promesse tant qu’elle est joliment emballée.
La quatrième de couverture, justement, est une promesse. Alléchante. Presque audacieuse. Deux adolescents dotés de pouvoirs extraordinaires : l’une voit comment les gens vont mourir, l’autre sait quand ils mourront. Voilà de quoi nourrir une réflexion sur la fatalité, le libre arbitre, la responsabilité morale du savoir. Voilà de quoi bâtir un roman troublant, profond, peut-être même dérangeant. Il faudra pourtant attendre plus de soixante-cinq pour cent du récit pour que le fameux pouvoir de Trym soit enfin évoqué. Et quelle révélation… Une déception à la hauteur de l’attente. Trym est une banshee. Une banshee qui sait qu’une personne va mourir si elle se met à crier. Un pouvoir non seulement d’une pauvreté désarmante, mais surtout d’une inutilité totale dans l’intrigue. Il n’influe sur rien, ne transforme rien, ne met jamais qui que ce soit en danger ou face à un dilemme. Il existe parce qu’il fallait bien justifier une ligne marketing. On découvre d’ailleurs que cette nature de banshee était explicitement mentionnée sur la quatrième de couverture de l’édition originale. Autrement dit, l’éditeur français a préféré nous rouler dans la farine plutôt que de nous dire la vérité.
Les incohérences narratives, elles, s’accumulent au fil des pages, comme si le temps, l’espace et la logique avaient été relégués au rang de détails accessoires. Dans le douzième chapitre, l’héroïne est présente à l’école des faes errantes depuis un mois. Dans le chapitre suivant, ce n’est plus qu’« à peine vingt jours ». Un peu plus loin, un personnage laisse une lettre pour annoncer qu’il part à la recherche de Rosemary dans le monde des humains, alors que celle-ci n’y a plus mis les pieds depuis des mois entiers. Quant aux explications entourant la disparition de l’élève censée constituer le cœur de l’intrigue, elles relèvent d’un bricolage narratif si maladroit qu’il en devient presque gênant. On ne cherche pas à comprendre. On demande au lecteur d’accepter.
Je suis parfaitement conscient que ce roman s’adresse à la jeunesse. Mais écrire pour les jeunes ne signifie pas écrire contre eux. Leur proposer une intrigue aussi creuse, aussi peu exigeante, revient à leur dire que l’imagination peut se passer de cohérence, que la magie dispense de réflexion, et que la facilité est une vertu. Quelle distance avec cette époque — pas si lointaine — où l’on lisait Harry Potter à huit ans sans en saisir toutes les subtilités, mais où chaque page ouvrait une porte, stimulait la curiosité, nourrissait l’envie de comprendre davantage le monde, les autres et soi-même.
Un exemple résume à lui seul ce nivellement par le bas : l’héroïne se retrouve en pleine mer, sans savoir nager. Elle pense alors, littéralement : « Ce serait marrant d’être sauvée par une sirène. » Et aussitôt — miracle de la paresse narrative — une sirène surgit et la sauve. Aucun enjeu. Aucune tension. Aucun sens. La scène n’apporte rien à l’intrigue, mais permet d’ajouter quelques lignes inutiles à un récit déjà famélique. La magie n’est plus un langage symbolique ou une métaphore du réel : elle devient un bouton “solution immédiate”.
L’École des faes errantes propose finalement une intrigue qui aurait pu tenir en quelques mots : une fille voit la mort des gens, ce don ne sert à rien ; un élève disparaît ; elle le retrouve et le sauve en trois pages. Et c’est tout. Les deux cent quarante pages restantes n’apportent ni profondeur, ni émotion durable, ni questionnement. On referme le livre avec le sentiment amer d’avoir perdu du temps — et pire encore, avec l’impression que l’on aurait pu donner aux jeunes lecteurs bien mieux, bien plus haut, bien plus juste.
Écrire pour la jeunesse devrait être un acte de confiance. Ici, c’est un renoncement.
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