La Grande Purge aurait dû éliminer toutes les créatures magiques, mettre à jamais l’humanité à l’abri de ces fléaux.

Désormais, les monstres sont partout.

Appelés éthérés, ils tuent et détruisent tout sur leur passage. Entre eux et les Hommes, se tiennent des êtres très particuliers… des êtres formés dans l’institution des héros de la Grande Purge, Chäsgær… des êtres dont les gènes sont compatibles avec la magie des éthérés.

Selen est appelée à devenir, elle aussi, une Mutilée. Terrorisée par l’idée de se voir rejetée par la société à cause des transformations physiques qui vont être engendrées par sa mutation, c’est à reculons, et sous bonne escorte, qu’elle se rend à Chäsgær. Seulement, quand les tests ont lieu, elle ne s’attend pas à se retrouver compatible avec Argöth, le roi des éthérés, l’ennemi à abattre à tout prix.

Malgré plusieurs années sans avoir lu la moindre ligne de Serenya Howell, il ne m’a fallu que quelques minutes pour retrouver une plume atypique, immédiatement reconnaissable. Il y a chez elle une simplicité presque désarmante, une authenticité rare, surtout à une époque où tant de romans semblent prisonniers d’un même carcan narratif. La première personne, le présent de l’indicatif, l’illusion d’une proximité qui finit par uniformiser les voix. Ici, rien de tout cela. L’autrice revendique une écriture construite, consciente de ses temps, de ses respirations, de sa musicalité. Une œuvre littéraire au sens noble du terme, non pas par prétention, mais par maîtrise du récit.

Quel plaisir alors d’évoluer dans un univers qui semble respirer de lui-même. Avec Chasgaer, Serenya Howell ne se contente pas de poser un décor. Elle érige un monde. Complexe, singulier, profondément cohérent, il s’impose au lecteur avec une telle évidence qu’il en devient presque tangible. Rien ne paraît laissé au hasard. Chaque règle, chaque tension, chaque silence participe à cette impression troublante que cet univers existe indépendamment du livre, comme s’il nous survivait une fois la dernière page tournée. Cette immersion tient beaucoup à une plume volontairement épurée qui ne cherche jamais à briller pour elle-même. L’autrice semble s’effacer humblement pour laisser toute la place à ses personnages, devenant un simple et précieux catalyseur.

Il me tient toutefois à cœur d’évoquer un bémol que j’avais sans doute déjà relevé lors de précédentes lectures. L’usage récurrent du subjonctif imparfait, dont je ne suis guère amateur, confère au texte une tonalité parfois trop formelle, presque désuète, dont l’intrigue n’a nul besoin pour gagner en profondeur. Plus problématique encore, cet emploi n’est pas toujours juste. Là où le subjonctif imparfait devrait traduire l’incertitude ou l’irréel, il se retrouve convoqué de manière systématique dans les subordonnées introduites par « que », qu’elles soient relatives, complétives ou circonstancielles. Un tic d’écriture qui, à force de répétition, finit par distraire l’œil du lecteur attentif.

Je regrette également certaines facilités accordées à l’héroïne. Après une existence marquée par l’enfermement, physique autant que symbolique, puis par l’effacement derrière une sœur jumelle, elle se voit soudain propulsée au premier plan et excelle dans presque tous les domaines. Certes, l’autrice prend soin d’étaler les événements sur plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, mais la transition demeure abrupte. Ce sentiment persistant que tout lui est accordé trop aisément, que son destin est déjà écrit dès la lecture de la quatrième de couverture, atténue parfois la tension dramatique. Le doute, cet ingrédient si précieux, peine à s’installer durablement.

Et pourtant, j’ai aimé Selen. Profondément. De la première à la dernière page. J’ai aimé sa naïveté initiale, son ignorance presque touchante, puis cette assurance excessive qui frôle parfois l’arrogance. J’ai aimé ses élans suicidaires, son incapacité à créer de véritables attaches, tout en s’agrippant à un allié qui aurait pu l’anéantir sans la moindre hésitation. Selen est traversée de contradictions, de zones d’ombre, de gestes irréfléchis. Elle est imprévisible, humaine, fragile. Et c’est précisément cette imperfection-là qui fait oublier ses facilités narratives. Parce qu’au fond, ce n’est pas son destin qui nous captive, mais sa manière de l’habiter.

Une héroïne qui vacille, qui dérange, qui divise parfois, mais qui, indéniablement, reste longtemps en mémoire. Et c’est peut-être là, finalement, la plus belle réussite de ce roman.

Note : 4.5 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


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