Entre nous, la rivière – Alexiane de Lys

Naya est née au sein de la tribu zihane.

Elle doit se taire, baisser la tête, tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, apprendre à devenir une bonne épouse… et surtout, ne jamais se plaindre pour les coups reçus. Car c’est ainsi qu’un père, puis qu’un mari, se doit de parfaire l’éducation de leurs filles.

À 10 ans, Naya sauve un petit garçon, étranger au village, de la noyade. Puis, si elle en paye les conséquences au fil de son adolescence, sa vie prend un tout autre tournant la veille de son mariage.

Un chevalier en armure, envoyé par le roi, exige l’impôt dû par la tribu… incapable de le payer, le peuple zihane n’a d’autre choix que de lui abandonner l’une des leurs.

Lorsque Naya est désignée par le chevalier, ce n’est peut-être pas si innocent. Derrière le heaume et l’armure, se cache le jeune homme, rescapé de la rivière, qui lui doit la vie.

Alexiane de Lys aborde, dans Entre nous, la rivière, un sujet qui me tient particulièrement à cœur, celui de la place accordée aux femmes dans nos sociétés et, plus largement encore, de cette étrange manie qu’a l’être humain de vouloir classer ses semblables avant même de les considérer comme tels.

Car nous sommes en 2026 et, malgré les siècles de progrès dont nous aimons nous enorgueillir, nous continuons encore à catégoriser les individus selon leur sexe, leur genre, leur origine, leur apparence ou leur naissance, comme si toutes ces différences pouvaient un jour devenir plus importantes que l’essentiel. Nous appartenons pourtant tous à la même humanité. Nous partageons les mêmes peurs, les mêmes besoins d’amour, de reconnaissance et de liberté. Et chacun d’entre nous demeure absolument unique, jusque dans ces infimes nuances que même deux jumeaux identiques ne pourront jamais totalement partager.

Derrière l’histoire de Naya, derrière cette société fictive et ses traditions, il existe un miroir. Or un miroir n’accuse pas. Il se contente de montrer. Naya naît dans un monde où sa condition semble avoir été décidée avant elle. Elle est fille, donc elle obéira. Elle deviendra femme, donc elle appartiendra d’abord à son père, puis à un mari qu’elle n’aura pas choisi. Son existence entière paraît écrite par d’autres mains que les siennes. On lui enseigne non pas à devenir elle-même, mais à correspondre à ce que l’on attend d’elle.

Et c’est probablement l’une des formes les plus sournoises de la domination. Lorsque la cage existe depuis toujours, celui qui y est enfermé finit parfois par croire que les barreaux font partie du paysage.

Les premiers chapitres interpellent, dérangent, parfois même révoltent. Ils confrontent le lecteur à une violence qui n’est pas seulement physique. Il y a celle, plus silencieuse encore, des habitudes, des traditions que personne ne pense plus à questionner parce qu’elles existaient déjà avant notre naissance. Une injustice répétée pendant suffisamment longtemps finit par prendre l’apparence d’une règle. Pourtant, l’ancienneté d’une coutume ne lui confère aucune légitimité morale.

J’ai été particulièrement touché par la Naya enfant, cette petite fille de dix ans capable de désobéir à tout ce qu’on lui a appris pour sauver un inconnu de la noyade. Dans ce geste apparemment simple se trouve déjà tout ce que le roman développera ensuite. Elle risque sa propre vie pour en sauver une autre. Elle refuse, durant quelques instants, de regarder le monde avec les yeux de ceux qui l’ont élevée. Elle agit selon quelque chose de plus profond que la tradition, de plus ancien encore que les règles humaines, cette intuition presque instinctive que la vie d’un autre mérite d’être sauvée.

Cette scène m’a d’autant plus marqué qu’elle oblige le lecteur à s’interroger sur lui-même. Il est toujours facile de condamner les sociétés lointaines, réelles ou fictives, dont les injustices nous paraissent grossières. Il est beaucoup plus inconfortable de se demander quelles sont celles que nous tolérons encore autour de nous simplement parce que nous avons appris à ne plus les voir.

Même en ayant le sentiment de n’avoir personnellement rien à me reprocher dans ma manière de considérer les femmes, je me suis surpris à me sentir interpellé par Naya. Non parce que le roman chercherait à culpabiliser son lecteur, mais justement parce qu’il ne le fait pas. Il pose des situations, donne à voir leurs conséquences et nous abandonne ensuite à notre propre conscience. C’est ce que j’ai apprécié dans la plume d’Alexiane de Lys. Elle demeure accessible, fluide, dépourvue de démonstration pesante. Elle ne transforme pas son roman en manifeste. Elle raconte. Et parfois, raconter suffit davantage à convaincre que tous les discours du monde.

Au fil des pages, nous assistons alors à quelque chose de plus profond qu’une simple émancipation. Naya ne découvre pas seulement un autre monde. Elle apprend progressivement qu’une autre version d’elle-même est possible. Car la liberté possède quelque chose de vertigineux lorsque l’on n’a jamais appris à l’exercer. Être libre ne signifie pas seulement pouvoir choisir. Encore faut-il savoir que le choix existe.

Naya doit donc presque tout réapprendre. Elle doit comprendre que son corps lui appartient, que ses pensées peuvent exister sans demander la permission, que l’amour ne suppose ni possession ni soumission, et surtout que sa valeur ne dépend pas du regard que les hommes portent sur elle. Cette reconstruction progressive constitue, à mes yeux, la partie la plus touchante du roman.

Elle ne s’effectue d’ailleurs pas seule. Et j’ai trouvé ce point particulièrement juste. Nous aimons parfois raconter les histoires d’émancipation comme si la volonté suffisait à tout. Pourtant, certaines personnes ont passé leur existence entière à entendre qu’elles ne valaient rien, qu’elles étaient incapables, qu’elles devaient obéir. Se libérer d’un tel conditionnement exige du courage, bien sûr, mais parfois aussi une main tendue, une présence, quelqu’un qui nous regarde enfin non pas comme ce que nous devrions être, mais comme ce que nous sommes.

Sur le plan strictement narratif, Entre nous, la rivière reste pourtant un roman relativement simple. L’intrigue n’a rien de véritablement révolutionnaire, les grandes étapes du récit sont assez prévisibles et le dénouement peut être largement anticipé dès la lecture du synopsis. Ceux qui chercheront une histoire construite autour de retournements incessants ou d’une intrigue complexe risquent donc de rester quelque peu sur leur faim. Mais ce serait peut-être chercher dans ce roman ce qu’il n’a jamais réellement voulu offrir. Car son intérêt se trouve ailleurs. Il ne réside pas tellement dans la question de savoir où Naya va arriver que dans celle de comprendre comment elle va devenir capable d’y parvenir.

Je referme donc ce livre avec une légère frustration, celle de devoir abandonner Naya au moment même où son combat semble pouvoir dépasser sa propre histoire. J’aurais aimé continuer à la suivre. J’aurais aimé la voir transmettre ce qu’elle venait d’apprendre, retourner peut-être vers celles qui n’avaient pas encore découvert qu’une autre existence était possible et poursuivre cette lente remise en question des traditions qui l’avaient condamnée avant même sa naissance. J’aurais voulu que son combat continue jusqu’à ce que les choses changent partout dans l’univers imaginé par Alexiane de Lys.

Peut-être appartient-il désormais au lecteur de prolonger ce combat en dehors du livre. Parce qu’au fond, les rivières ne séparent pas seulement les territoires. Elles marquent parfois la frontière entre ce que l’on nous a appris à accepter et ce que nous décidons enfin de remettre en question. Certaines rivières, une fois traversées, ne permettent plus jamais de regarder l’autre rive de la même manière.

Note : 5 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


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