Que la mort nous frôle – Michel Bussi

Près de Lausanne, Jeanne, jeune psychiatre spécialisée dans les traumatismes, rejoint le manoir des Amarantes, qui, depuis 1945, abrite des pensionnaires brisés par la guerre. Parmi eux, Charly, adolescent imprévisible et paranoïaque, et Téréza, orpheline du ghetto de Varsovie, ont noué un lien très fort.

Mais ces dernières semaines, des événements inquiétants secouent les lieux : des pensionnaires disparaissent, de mort naturelle prétend-on ; des statues changent de place ; le docteur Gruber, directeur de l’établissement, mène des expériences mystérieuses.

Tandis que les ombres et les non-dits pèsent sur ce manoir hors du temps, le danger est partout.

Derrière un décor faussement paisible, entre les rives du Léman et les sommets alpins, le passé peut-il encore tuer ?

J’ai eu la chance, à plusieurs reprises, de rencontrer Michel Bussi. Et je crois pouvoir dire, sans céder à l’exagération ni à la complaisance, qu’il fait partie de ces êtres rares chez qui l’homme et l’écrivain ne semblent jamais se contredire. Il y a chez lui une forme d’authenticité immédiate, presque désarmante, une bonté simple, non fabriquée, qui ne cherche ni l’effet ni la posture, mais qui se devine dans un regard, dans une parole, dans une poignée de main, et plus encore dans cette manière qu’il a d’écrire en donnant toujours l’impression de tendre quelque chose au lecteur. Non pas seulement une intrigue, non pas seulement un mystère, mais une part de lui-même, de ses inquiétudes, de ses fidélités, de sa manière de regarder le monde.

Cette impression, je l’ai retrouvée avec une intensité particulière dans Que la Mort nous frôle, roman qui m’a offert l’un de mes plus beaux moments de lecteur. Avant même d’évoquer le livre lui-même, il me semble important de saluer un geste qui en dit long sur l’homme qui se tient derrière l’auteur. Michel Bussi a choisi de reverser une partie de ses droits d’auteur au Secours populaire français, association qui lutte, souvent loin des projecteurs, contre la précarité et l’exclusion. Ce choix n’est pas un détail périphérique. Il éclaire le roman autrement. Il prolonge dans le réel ce que la fiction tente d’approcher dans ses pages. Il rappelle qu’un livre peut distraire, bouleverser, surprendre, mais aussi porter en lui une forme d’attention aux autres, une façon de ne pas détourner les yeux.

Car Que la Mort nous frôle n’est pas seulement un thriller. Ou plutôt, il l’est pleinement, mais il serait dommage, presque injuste, de le réduire à cette seule étiquette. Oui, le lecteur y retrouve ce que Michel Bussi sait faire avec une efficacité redoutable : une intrigue qui happe, des zones d’ombre savamment disposées, des révélations qui déplacent peu à peu notre regard, cette mécanique du suspense qui donne envie de tourner les pages encore et encore, jusqu’à oublier l’heure, les obligations, le monde autour. Mais ce roman possède plusieurs niveaux de lecture. On peut l’aborder comme un excellent page turner, et déjà l’expérience sera réussie. On peut aussi accepter de descendre plus profondément, d’aller sous la surface de l’histoire, et c’est alors un tout autre livre qui apparaît.

Je sais que certains lecteurs parleront peut-être de lenteur, de personnages trop en retrait, d’incohérences liées au Temps, avec un grand T. J’ai déjà lu ici ou là quelques réserves allant dans ce sens. Je les entends, mais je ne les partage pas. Ou plutôt, je crois qu’elles passent à côté de ce que Michel Bussi tente ici. Ce roman ne cherche pas seulement à courir vers son dénouement. Il installe une atmosphère, il prépare une résonance, il construit patiemment un piège émotionnel dont on ne comprend la profondeur qu’une fois la dernière pièce posée. Il faut accepter, avec ce livre, de ne pas tout recevoir immédiatement. Il faut consentir à être guidé, parfois même égaré, avant de comprendre que le chemin comptait autant que la révélation.

Michel Bussi signe ici un roman qui interroge notre rapport au temps, à la mémoire, à la transmission, mais aussi à cette étrange maladie contemporaine qui consiste à vivre sans vraiment habiter nos vies. Nous sommes devenus des êtres interrompus. Nous regardons un film en surveillant notre téléphone. Nous partageons un repas tout en consultant des notifications. Nous sommes avec nos enfants, avec nos proches, avec ceux que nous aimons, mais une part de nous demeure ailleurs, happée par un écran, par une urgence artificielle, par cette agitation permanente qui nous donne l’illusion d’exister plus intensément alors qu’elle nous éloigne peut-être de l’essentiel. Que la Mort nous frôle vient nous rappeler, avec la délicatesse d’un roman et la violence douce des grandes vérités, que le temps n’est pas seulement ce qui passe. Le temps est ce que nous faisons de notre présence.

Il y a également, dans ce livre, une conscience aiguë du passé. Michel Bussi n’écrit pas comme un homme qui oublie. Il écrit au contraire comme quelqu’un qui sait que les blessures anciennes ne disparaissent jamais vraiment, qu’elles se transmettent parfois sans bruit, qu’elles continuent de travailler les êtres longtemps après que les dates ont quitté les manuels scolaires. En évoquant l’après-guerre, les traces laissées par la Seconde Guerre mondiale, les vies fracassées, les exils, les silences, il nous oblige à regarder une période que beaucoup connaissent mal ou croient connaître parce qu’ils en possèdent quelques images. Le roman rappelle que l’Histoire n’est pas une succession de faits rangés dans des livres. Elle est faite de corps, de peurs, d’enfants perdus, de survivants qui essaient de se reconstruire, de mémoires qui tremblent encore.

À travers ce voyage romanesque, Michel Bussi nous emmène également sur les traces de Charlie Chaplin. Là encore, le roman ouvre une porte vers une réalité que beaucoup résument trop vite. Tout le monde ou presque connaît Charlot, silhouette universelle, moustache, canne, chapeau melon, génie du rire et de la mélancolie. Beaucoup savent qu’il a vécu en Suisse après avoir été écarté des États-Unis. Mais combien se souviennent que Chaplin n’était pas américain et ne l’a jamais été ? Combien mesurent la singularité de son parcours, son rapport à l’exil, sa position d’artiste devenu suspect aux yeux d’un pays qui l’avait pourtant célébré ? Cette dimension historique enrichit considérablement le roman. Elle lui donne un souffle plus vaste. Elle inscrit l’intrigue dans une réflexion sur l’identité, l’appartenance, la reconnaissance et l’injustice.

Mais il est difficile de parler de Que la Mort nous frôle sans approcher son grand secret. Difficile, surtout, de dire à quel point le roman change de nature dans ses dernières pages sans en révéler ce qui doit rester intact pour les futurs lecteurs. Pendant une grande partie de ma lecture, je pensais tenir entre mes mains un très bon Bussi, un roman maîtrisé, prenant, intelligent, efficace, nourri de mystère et d’émotion. Puis sont venues ces pages finales, et tout a basculé. En quelques lignes, l’auteur est parvenu à transformer une intrigue déjà excellente en une œuvre profondément engagée, bouleversante, presque nécessaire. Le retournement final ne se contente pas de surprendre. Il oblige à relire mentalement tout ce qui précède. Il déplace le centre du roman. Il donne au titre une évidence terrible, lumineuse, inoubliable.

Je suis passé, en l’espace de quelques pages, d’une excellente lecture à une lecture intime, éprouvante, presque physique. Ce n’était plus seulement une histoire que je refermais. C’était une question que le roman déposait en moi. Une question sur la fin, avec un grand F. Une question sur la dignité, sur le choix, sur la manière dont nous accompagnons ceux qui souffrent, sur ce que signifie aimer jusqu’au bout. Sans trop en dévoiler, je peux seulement dire que le sujet central révélé dans la dernière partie m’a profondément remué. Il m’a poussé à réfléchir à ce que nous refusons trop souvent de regarder en face, parce que cela nous effraie, parce que cela nous dérange, parce que cela nous oblige à penser au-delà de nos certitudes morales. Et, oui, j’aspire à un monde capable d’écouter davantage, d’accompagner mieux, de reconnaître que la dignité humaine ne s’arrête pas lorsque la mort approche.

Michel Bussi aborde ce thème longtemps en silence, presque en sous-marin, comme si le roman retenait sa respiration avant d’oser dire ce qu’il porte réellement. Puis, lorsqu’il le révèle enfin, tout s’éclaire. Les personnages, les détours, les choix narratifs, les interrogations sur le temps, la mémoire et la présence prennent une autre profondeur. Ce que certains auront peut-être pris pour une simple construction de thriller devient alors une méditation romanesque sur notre condition humaine. Nous passons notre vie à faire comme si la mort était une abstraction, une étrangère, une silhouette lointaine qui ne concernerait que les autres. Et pourtant, elle nous frôle. Elle nous accompagne. Elle donne peut-être à chaque instant sa valeur la plus précieuse.

Avec Que la Mort nous frôle, Michel Bussi signe donc bien plus qu’un roman à suspense. Il signe un livre qui divertit, certes, mais qui dérange aussi, qui émeut, qui instruit, qui réveille, qui oblige à lever les yeux de nos écrans pour regarder ce que nous sommes en train de faire de notre temps. Il y a des romans que l’on referme en se disant que l’on a passé un bon moment. Il y en a d’autres que l’on referme plus lentement, avec la sensation qu’ils viennent de déplacer quelque chose en nous.

Je l’ai refermé bouleversé, reconnaissant, sonné par ce que je venais de comprendre. Et c’est peut-être cela, au fond, la marque des grands romans populaires lorsqu’ils sont écrits avec intelligence et humanité : ils nous prennent par la main avec une histoire, puis nous conduisent, sans que nous nous en apercevions, vers une vérité que nous n’étions pas certains d’être prêts à entendre.

Note : 5 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


One response to “Que la mort nous frôle – Michel Bussi”

  1. Avatar de WordsAndPeace

    « Il signe un livre qui divertit, certes, mais qui dérange aussi, qui émeut, qui instruit, qui réveille, qui oblige à lever les yeux de nos écrans pour regarder ce que nous sommes en train de faire de notre temps. »
    Très bien dit. Je crois que ça s’applique à beaucoup de romans de Bussi, par exemple à Les Ombres du monde sur le Rwanda.
    Et oui hélas trop de lecteurs je pense le mette dans la catégorie thriller (dans le sens thriller à oublier), mais c’est tellement plus !
    Je viens aussi de dévorer Que la mort nous frôle – en audio

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