Place d’âmes – Sara Schneider

Le surnaturel habite le Jura, imprègne ses pâturages et lie ses habitants à leur région par un attachement particulier. Certains êtres sensibles ont le don de percevoir cette magie, ils souffrent dans leur chair quand on agresse leur terre.

Au XVIIe siècle, on les brûlait pour sorcellerie.

Et si l’un d’eux vivait à notre époque dans des paysages défigurés par une place d’armes ? Et s’il réveillait quelques combattants défunts pour reprendre la lutte et rendre à la nature sa magie perdue ?

Il existe, dans notre monde, des incohérences qui ne s’expliquent pas tout à fait, des rendez-vous manqués qui finissent pourtant par se transformer en rencontres nécessaires, comme si les livres, eux aussi, possédaient leur propre calendrier secret, leur manière de patienter dans l’ombre jusqu’au moment exact où nous sommes enfin capables de les recevoir. Le fait que Place d’âmes soit parvenu à attirer mon attention près de deux années après sa parution fait partie de ces mystères minuscules qui, sans bouleverser l’ordre du monde, modifient pourtant quelque chose dans notre manière de l’habiter. Publié chez PVH Éditions en 2024, le roman de Sara Schneider est présenté comme une uchronie jurassienne empreinte de fantastique, et cette définition, bien qu’exacte, paraît presque trop étroite pour contenir la puissance intime, historique, poétique et tellurique d’un texte qui dépasse très vite le simple cadre de son intrigue. 

Place d’âmes appartient, à mes yeux, à ce cercle très restreint de livres que je qualifie de chefs-d’œuvre, tant pour sa structure narrative que pour la force de sa construction, pour l’épaisseur de ses personnages, pour la cohérence de son intrigue, mais aussi pour la qualité d’une écriture qui ne cherche jamais à paraître plus grande qu’elle ne l’est, parce qu’elle possède déjà cette grandeur discrète des textes habités.

Sara Schneider compose un roman qui prend aux tripes de la première à la dernière page, non parce qu’il chercherait constamment à provoquer l’émotion, mais parce qu’il la laisse monter lentement, comme la brume sur une tourbière, comme une mémoire ancienne qui remonte à la surface d’une terre que l’on croyait silencieuse. Le récit nous entraîne entre deux époques, notre présent et le XVIIe siècle, autour de Mathis, jeune garçon confronté à la destruction d’une tourbière qu’il aime, tandis que le passé fait entendre les voix d’êtres accusés, rejetés, condamnés par la peur et par l’ignorance. Le résumé officiel évoque d’ailleurs cette idée magnifique et terrible d’êtres sensibles capables de ressentir dans leur chair les violences faites à leur terre, là où, autrefois, une telle sensibilité aurait suffi à les faire accuser de sorcellerie. 

Ce qui bouleverse le plus, peut-être, c’est que le roman ne se contente jamais d’opposer naïvement hier et aujourd’hui. Il montre au contraire, avec une lucidité parfois douloureuse, que le monde a changé de vêtements sans toujours changer de réflexes. Les bûchers ont disparu, les tribunaux n’emploient plus les mêmes mots, les accusations ne se formulent plus tout à fait de la même manière, mais la mécanique demeure : désigner celui qui dérange, celui qui ressent autrement, celui qui comprend trop tôt, celui qui refuse de détourner les yeux. La différence inquiète, la sensibilité agace, l’attachement profond à un lieu devient suspect dès lors qu’il contrarie les intérêts collectifs ou les certitudes majoritaires. On préfère encore dénoncer plutôt que comprendre, condamner plutôt qu’écouter, réduire plutôt qu’accueillir, car comprendre exige toujours un effort, et l’effort de compréhension demeure l’une des choses les plus effrayantes pour les sociétés qui prétendent pourtant être civilisées.

Cette dimension historique, loin d’être un simple décor, donne au roman une profondeur remarquable. Le Jura suisse et les anciens territoires de l’Évêché de Bâle furent réellement marqués par des procès de sorcellerie d’une ampleur considérable ; le Dictionnaire du Jura rappelle même que cet ancien territoire détient, proportionnellement à son étendue, un triste record en matière de procès pour sorcellerie, avec des enquêtes et des procédures s’étendant notamment de la fin du XVIe siècle au début du XVIIIe siècle. Cette réalité historique donne au roman une résonance plus grave encore : ce que Sara Schneider raconte n’est pas seulement une invention romanesque, mais une manière de faire dialoguer la fiction avec des peurs, des injustices et des violences qui ont véritablement traversé les paysages dont elle s’inspire. La littérature, ici, ne maquille pas l’Histoire ; elle lui rend une voix, un souffle, parfois même un visage.

Je suis admiratif de la manière dont l’autrice parvient à construire son roman grâce à une alternance entre passé et présent qui ne relève jamais du procédé gratuit. On pourrait croire, au début, à deux récits parallèles destinés à se répondre symboliquement ; on découvre peu à peu qu’ils sont les deux battements d’un même cœur, les deux rives d’une même blessure, les deux temporalités d’une douleur qui n’a jamais cessé d’exister. Tout prend véritablement sens dans les derniers chapitres, lorsque les fils se rejoignent avec une évidence presque implacable, et que l’on comprend que le surnaturel, dans Place d’âmes, n’est pas une décoration ajoutée au réel pour le rendre plus spectaculaire, mais une manière d’exprimer ce que le réel, parfois, ne sait plus dire avec ses propres mots.

J’aime profondément cette façon d’introduire le fantastique avec autant de justesse, de retenue et de cohérence. Rien ne semble plaqué. Rien ne surgit comme un artifice destiné à surprendre le lecteur. Le surnaturel habite le roman comme il habite le Jura décrit par Sara Schneider, dans les plis du paysage, dans l’humidité des sols, dans les silences des forêts, dans les souvenirs que la terre conserve malgré ceux qui voudraient les effacer. Il ne s’agit pas d’un fantastique tapageur, mais d’un fantastique enraciné, presque minéral, où les fantômes ne viennent pas seulement hanter les vivants, mais leur rappeler ce qu’ils ont oublié, ce qu’ils ont détruit, ce qu’ils ont préféré ne pas voir.

Alors que je suis le premier à mettre en avant les romans immersifs, ceux qui me font totalement oublier que je suis en train de lire au point de me surprendre à penser, l’espace d’un instant, « et si c’était vrai ? », je voue une admiration encore plus grande aux auteurs et aux autrices qui parviennent à faire en sorte que leur intrigue ne se cantonne pas — et le jeu de mots suisse est ici parfaitement assumé — aux seules pages de l’ouvrage. Place d’âmes fait partie de ces romans qui agrandissent le territoire du lecteur. Ma lecture fut interrompue à de nombreuses reprises, non par lassitude, non par distance, mais au contraire par un plaisir rare : celui de vouloir en apprendre davantage. Je ne quittais pas le livre pour vérifier sèchement l’exactitude d’un détail historique ; je le quittais pour prolonger son monde, pour mieux comprendre ce Jura suisse que je connaissais seulement par quelques visites, quelques images, quelques intuitions, et que le roman rend soudain plus vaste, plus mystérieux, plus habité.

Quel bonheur, lorsqu’un roman donne envie d’ouvrir d’autres portes que les siennes. Quel bonheur de lire une fiction qui ne referme pas le savoir sur elle-même, mais qui réveille une curiosité presque enfantine, celle qui nous pousse à chercher une carte, un nom de lieu, une époque, une superstition, une trace. Les tourbières, par exemple, ne sont pas de simples éléments de décor : elles sont des milieux fragiles, anciens, essentiels, dont le rôle écologique est aujourd’hui largement reconnu, notamment pour leur biodiversité, leur rapport à l’eau et leur capacité à stocker du carbone. Dans le massif jurassien, ces paysages humides constituent un patrimoine naturel d’une importance considérable, et cette réalité environnementale donne encore plus de force à la manière dont le roman fait de la terre non pas un arrière-plan, mais un personnage blessé. 

C’est d’ailleurs l’une des grandes réussites du livre, la nature n’y est jamais contemplée de loin, comme une belle image que l’on encadrerait pour l’admirer sans conséquence. Elle est vivante, vulnérable, traversée d’âmes et de douleurs. Elle n’est pas seulement ce que l’on regarde, elle est ce qui regarde en retour. La tourbière devient un lieu de mémoire, un corps ancien, une plaie ouverte dans laquelle le passé et le présent se mêlent jusqu’à rendre impossible toute séparation nette entre l’Histoire, le mythe, le deuil et la révolte. En cela, Place d’âmes est aussi un roman profondément écologique, mais jamais démonstratif, jamais militant au sens étroit du terme. Il ne donne pas une leçon. Il fait ressentir. Et c’est infiniment plus puissant.

Les personnages, eux aussi, possèdent cette vérité rare qui empêche de les réduire à des fonctions narratives. On s’attache, on se révolte, on éprouve parfois un dégoût profond, mais jamais dans l’indifférence. Chacun semble porter une manière d’être au monde, une peur, une fragilité, une croyance ou une violence. Ceux du passé nous rappellent ce que pouvait coûter la différence dans une société travaillée par la superstition, la délation et la peur du Mal ; ceux du présent nous montrent que la modernité n’a pas aboli la brutalité, elle l’a simplement rendue plus administrative, plus rationnelle en apparence, parfois plus propre dans ses gestes, mais pas forcément moins destructrice dans ses effets.

Je regrette presque, et le mot est important, que l’autrice ait proposé en fin d’ouvrage une partie explicative permettant de démêler les éléments historiques des éléments issus de sa propre imagination. L’initiative est excellente, généreuse, honnête, et je comprends parfaitement qu’un tel roman, précisément parce qu’il mêle l’Histoire, le fantastique et la réinvention, puisse appeler ce type d’éclairage. Pourtant, une part de moi préfère lorsque l’auteur laisse au lecteur le plaisir de poursuivre seul l’enquête, de se perdre dans les marges du récit, de chercher par lui-même ce qui relève du document, du mythe, de la mémoire ou de la création. Il y a dans cette recherche personnelle une forme d’appropriation intime du roman, un prolongement presque amoureux de la lecture, que la solution « clé en main » risque parfois d’écourter.

Mais ce regret demeure infime face à l’admiration que m’inspire l’ensemble. Place d’âmes est un roman d’une beauté singulière, à la fois historique, fantastique, écologique et profondément humain. C’est un livre qui parle des morts sans jamais oublier les vivants, qui parle de la terre sans jamais l’abaisser au rang de décor, qui parle du passé sans jamais l’enfermer dans les vitrines froides de l’Histoire. Sara Schneider signe un texte rare, habité, nécessaire, un de ces romans qui ne se contentent pas d’être lus, mais qui continuent de travailler silencieusement en nous longtemps après la dernière page, comme une présence discrète, comme une voix venue de la brume, comme une âme que l’on croyait perdue et qui, soudain, trouve encore le moyen de nous parler.

Note : 5 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


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