
Auteur : Jamy Gourmaud
Maison d’édition : Albin Michel
Année de parution originale : 2026
Prix : 19,90 € (broché), 12,99 € (numérique)
Durée de lecture : Environ 4 heures (286 pages)

Un battement d’aile peut changer un destin.
Saint-Laurent-du-Maroni, 1924. Lorsqu’il s’enfonce dans la forêt guyanaise, sur cette terre qui l’a vu grandir, Émile retrouve la saveur de son enfance, les parfums et la moiteur de l’air. S’il est revenu, c’est pour trouver une espèce rare. Chasseur de papillons et aventurier malgré lui, il veut profiter de l’engouement pour les lépidoptères et sauver sa boutique parisienne. Aidé de Florine, une jeune femme insaisissable, il affronte la nature et les hommes, bagnards à l’affût de trésors, trafiquants prêts à tuer…
Quand apparaît, tel un miracle, le morpho gynandromorphe, spécimen rarissime aux ailes d’un bleu aveuglant, sa quête se transforme en traque périlleuse, la convoitise embrasant la jungle et les salons parisiens.
De l’Amazonie vénéneuse au Paris des Années folles, Jamy, formidable conteur, signe un grand roman d’aventures, qui nous plonge au coeur des mystères de la nature et des passions insensées des hommes.

J’ai eu cette chance, que je mesure aujourd’hui comme un privilège presque anachronique, de naître à une époque où les enfants n’étaient pas encore déposés devant un écran comme on pose un objet sur une étagère, simplement pour obtenir quelques minutes de silence. Peut-être parce que les écrans n’avaient pas encore envahi chaque recoin de nos vies, peut-être parce que le smartphone n’existait pas, parce que les plateformes de streaming n’avaient pas encore transformé notre impatience en habitude, parce que la télévision elle-même gardait encore quelque chose de rare, de programmé, presque de cérémoniel. Dans les années nonante, on se contentait d’un dessin animé le matin, parfois d’un épisode des Simpson à 19h30 sur Club RTL, et le reste du paysage télévisuel semblait appartenir aux adultes, à ces informations trop sérieuses, à ces films trop tardifs, à ces émissions dont nous ne comprenions pas toujours l’utilité.
Et puis il y eut Jamy.
Jamy, Fred, Sabine, sans oublier l’incontournable Marcel, ont débarqué dans nos salons avec cette promesse merveilleuse que l’intelligence pouvait être joyeuse, que la connaissance pouvait avoir le goût d’une aventure, que comprendre le monde n’était pas une punition scolaire mais un émerveillement permanent. Avec C’est pas sorcier, la télévision devenait autre chose qu’un divertissement passif : elle devenait une fenêtre ouverte sur le réel, une invitation à regarder autrement une falaise, une étoile, un volcan, un insecte, un moteur, une forêt. Jamy possédait déjà cette qualité rare que l’on retrouve chez les grands passeurs, il ne diminuait jamais le savoir pour le rendre accessible, il élevait le spectateur jusqu’à lui. Il ne parlait pas aux enfants comme à des êtres incomplets, mais comme à des intelligences en train de s’allumer.
C’est sans doute pour cela qu’il a marqué si durablement nos esprits de jeunes curieux. Et c’est sans doute pour cela aussi que, des années plus tard, ceux qui le suivent encore aujourd’hui à travers ses vidéos et ses interventions continuent de retrouver chez lui cette même grâce, l’art de vulgariser sans appauvrir, d’expliquer sans assécher, de transmettre sans jamais faire sentir le poids de la leçon.
Lorsque j’ai découvert, presque par hasard, que Jamy Gourmaud avait écrit un roman, j’ai éprouvé une surprise immédiate, presque incrédule. Comment un tel livre avait-il pu passer si discrètement sous mes radars ? Peu importe. Il m’a suffi d’apprendre son existence pour l’acquérir aussitôt sur ma liseuse, avec cette curiosité mêlée d’appréhension que l’on ressent lorsqu’une figure familière, attachée à notre enfance, entre soudain dans un autre territoire. On ne lit jamais tout à fait de manière neutre le premier roman de quelqu’un qui nous accompagne depuis si longtemps. On y cherche une voix connue, un timbre intérieur, une fidélité à ce que l’on croit savoir de lui. On craint la déception, bien sûr, mais on espère surtout retrouver intacte cette étincelle qui nous avait autrefois retenus devant l’écran.
Dès les premières pages des Ailes de la forêt, une évidence s’impose. Ce livre n’est pas celui d’un romancier soucieux de démontrer sa virtuosité, ni celui d’un auteur aguerri alignant méthodiquement les recettes narratives apprises dans les ateliers d’écriture. Il s’agit d’autre chose, de plus fragile peut-être, de plus sincère aussi. On sent derrière le récit un homme qui raconte avec son âme, avec ses passions, avec cette curiosité ancienne qui n’a rien perdu de sa fraîcheur. Jamy Gourmaud n’écrit pas pour se déguiser en écrivain. Il écrit parce qu’il a quelque chose à transmettre, une histoire à faire vivre, un monde à ouvrir devant nous.
Et ce monde, quel bonheur de s’y perdre.
L’écriture possède une simplicité limpide, mais cette simplicité ne doit surtout pas être confondue avec une pauvreté. Elle relève plutôt d’une élégance de la clarté, d’un refus du maniérisme, d’une manière d’aller droit au cœur des choses sans jamais mépriser leur complexité. Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est que Jamy ne cherche pas à vulgariser à outrance l’univers dans lequel évolue son personnage principal. Il ne prend pas son lecteur par la main comme s’il risquait de se perdre à chaque mot un peu rare, à chaque notion scientifique, à chaque référence historique ou géographique. Il lui fait confiance. Et cette confiance, en littérature, est précieuse.
Quel plaisir, presque oublié, de devoir parfois s’arrêter sur un terme, d’aller vérifier une définition, de prolonger la lecture par une recherche, de se laisser entraîner hors du roman par ce que le roman vient d’éveiller en nous. Lire Les Ailes de la forêt, c’est accepter que le livre déborde de ses pages. On se surprend à chercher des images de papillons, à s’informer sur la Guyane française, sur les lépidoptères, sur cette étrange merveille qu’est le Morpho gynandromorphe bilatéral, sur les paysages, les spécialités locales, les traces d’une époque révolue. Le roman agit alors comme les meilleures œuvres d’aventure. Il ne se contente pas de raconter, il réveille le désir de savoir.
Car ce roman est d’abord un voyage.
Un voyage dans le temps, vers les années 1920, vers un monde où l’exploration conservait encore une part de fièvre, de danger, d’aveuglement aussi ; un monde où l’on pouvait croire qu’une créature minuscule, un battement d’aile, une couleur impossible, suffirait à sauver une existence entière. Jamy Gourmaud nous entraîne en Guyane française avec une économie narrative remarquable. Rien ne semble là pour meubler, rien ne paraît ajouté pour étirer artificiellement l’intrigue. Chaque scène contribue à épaissir l’atmosphère, à préciser les enjeux, à rapprocher Émile de cette quête presque insensée : trouver le papillon d’une vie, ce Morpho gynandromorphe bilatéral qui devient peu à peu bien davantage qu’un spécimen rare.
Il devient une obsession.
Il devient une promesse.
Il devient peut-être même le miroir d’un homme qui cherche, à travers lui, à sauver ce qui peut encore l’être.
Émile n’est pas simplement un entomologiste lancé dans une expédition exotique. Il porte avec lui une urgence intime. Son cabinet parisien vacille, son avenir se fragilise, et ce papillon exceptionnel représente à la fois une possibilité matérielle, une consécration professionnelle, un rêve d’enfant et une manière de donner un sens à tout ce qu’il a traversé. Autour de cette quête principale, Jamy tisse une intrigue où viennent se greffer une romance naissante, la peur de perdre un enfant, la trahison, les dangers de la forêt, les tensions humaines, les ambitions, les fragilités. Mais jamais ces éléments secondaires ne donnent l’impression d’avoir été posés là pour détourner l’attention ou gonfler artificiellement le récit. Ils gravitent autour du cœur du roman comme des lianes autour d’un tronc. Ils l’enserrent, le nourrissent, l’accompagnent, sans jamais l’étouffer.
Ce qui m’a profondément touché, c’est cette manière qu’a Jamy de faire cohabiter l’émerveillement scientifique et l’émotion romanesque. Il y a, dans Les Ailes de la forêt, cette idée très belle que la connaissance n’est jamais froide lorsqu’elle naît d’une passion véritable. Un papillon n’est pas seulement un papillon. Il est couleur, mystère, rareté, miracle biologique, convoitise humaine, symbole de métamorphose. Il est à la fois un être vivant et une question posée au regard. Le Morpho gynandromorphe bilatéral fascine parce qu’il réunit en lui deux moitiés différentes, deux identités visibles, deux beautés qui se répondent sans se confondre. Il semble porter dans ses ailes le thème même du roman, la dualité entre science et rêve, entre possession et contemplation, entre la volonté humaine de capturer le monde et l’impossibilité de vraiment le posséder.
La forêt, elle aussi, devient un personnage. Elle n’est pas un simple décor exotique, une toile de fond commode pour une aventure naturaliste. Elle respire, menace, protège, dissimule. Elle est à la fois promesse et piège, beauté et vertige. On sent la moiteur, la densité végétale, l’inconnu qui palpite derrière les feuilles, cette puissance du vivant qui rend l’homme soudain minuscule. Et c’est peut-être là que le roman trouve l’une de ses plus belles forces, dans cette humilité. Jamy Gourmaud, qui a passé sa vie à expliquer le monde, ne prétend jamais le réduire. Il sait que comprendre n’est pas dominer. Il sait que nommer une espèce ne suffit pas à épuiser son mystère.
Je pourrais, si je cherchais absolument à pointer une réserve, évoquer la fin du roman. Elle arrive vite. Peut-être trop vite. Le dénouement se resserre en quelques pages, avec une netteté qui pourra dérouter certains lecteurs, surtout ceux qui, comme moi, auraient voulu demeurer plus longtemps auprès d’Émile, prolonger encore un peu la quête, respirer davantage l’air humide de la forêt, entendre battre encore les ailes de ce papillon impossible.
Mais en refermant le livre, j’ai compris que cette frustration disait moins une faiblesse du roman qu’un attachement déjà formé. Ce qui me dérangeait, au fond, ce n’était pas que la fin soit brutale. C’était qu’elle soit une fin. C’était de devoir quitter Émile. C’était de rendre leur liberté à des personnages que j’avais appris à connaître, à suivre, presque à aimer. C’était cette petite tristesse de lecteur qui n’appartient qu’aux livres réussis, celle de revenir au réel alors qu’une autre vie venait de s’ouvrir sous nos yeux.
Les Ailes de la forêt est donc bien plus qu’un roman d’aventure écrit par une personnalité connue. C’est un livre sincère, habité, généreux, porté par une curiosité contagieuse et par une forme de modestie lumineuse. On y retrouve le Jamy de notre enfance, non pas parce qu’il reproduirait dans le roman la mécanique de la vulgarisation télévisuelle, mais parce qu’il conserve intacte cette même confiance dans l’intelligence du lecteur, cette même passion du monde, cette même envie de transmettre sans jamais asséner.
Jamy Gourmaud signe ici un roman qui donne envie de lire, de chercher, d’apprendre, de regarder autrement les choses minuscules. Et c’est peut-être cela, au fond, le plus beau compliment que l’on puisse adresser à ce livre. Il nous rappelle qu’un papillon peut contenir une forêt entière, qu’une quête scientifique peut devenir une aventure intérieure, et que l’émerveillement, lorsqu’il est porté par une voix sincère, n’a pas d’âge.
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