
Autrice : Claire Krust
Maison d’édition : Mnémos
Année de parution originale : 2025
Prix : 22,00 € (broché), 9,99 € (numérique)
Durée de lecture : Environ 9 heures (110.000 mots)

Yaée et Almay, jumeaux originaires d’un petit hameau reculé de la province de Lède, voient leur vie prendre une direction inattendue quand Yaée révèle le secret de son frère : il est capable d’entendre la voix des esprits andas.
Celui-ci n’a alors pas d’autre choix que de partir en apprentissage auprès du dernier moine vivant dans le temple au milieu des collines de pierre. Yaée, de son côté, voit ses rêves de rejoindre la ville se briser, contrainte de rester auprès de leurs grands-parents qui les ont élevés.
Des années plus tard, leur destin est à nouveau bouleversé le jour où une petite troupe débarque au hameau, avec à sa tête la sorcière Rohanamëm. Celle-ci, usant d’un sortilège censé avoir été banni il y a trois cents ans, fait se lever un golem de pierre au travers de l’âme de Yaée. Emprisonnée dans le géant, la jeune fille n’aura alors de cesse d’essayer de se libérer.

J’ai eu la chance de croiser Claire Krust il y a quelques semaines, lors du salon du livre des Halliennales. J’étais prêt, je l’avoue, à la houspiller gentiment pour sa manière d’écraser sans pitié la première page de son roman afin d’y apposer sa dédicace (crime impardonnable pour tout bibliophile). Mais à mesure que je l’écoutais parler, mon irritation s’est changée en admiration. Il émanait d’elle une joie simple, lumineuse, celle des auteurs qui savourent chaque échange, chaque regard, chaque lecteur — même le grassouillet de trente-huit ans que je suis, un peu timide derrière ses lunettes.
Ceux qui me lisent le savent : je ne ménage ni mes mots ni mes émotions. Lire, c’est accepter d’aimer ou de ne pas aimer, mais toujours dire la vérité. Dans un monde où les réseaux sociaux distribuent les « coups de cœur » à la chaîne comme des friandises de pacotille, il est vital de retrouver l’honnêteté du lecteur. La critique n’est pas une arme, mais un miroir. Et parfois, ce miroir révèle nos propres doutes, autant que ceux de l’auteur.
Le Golem de pierre m’a d’abord dérouté. J’y ai perçu plusieurs voix, comme si plusieurs écrivains s’étaient succédé sous la même plume. Par moments, l’immersion était totale : chaque mot respirait, chaque silence vibrait, chaque image se taillait dans la roche de l’imaginaire. Puis, soudain, la prose semblait vaciller, devenir plus juvénile, presque hésitante, comme un brouillon d’elle-même. J’étais intrigué, parfois perdu, souvent captivé.
C’est en lisant les remerciements que tout s’est éclairé. Ce roman, j’appris, a été façonné au fil de sept années. Et j’ai compris : ce n’est pas le même être humain qui a écrit la première et la dernière page. Entre les deux, il y a eu la vie, les saisons, les métamorphoses. Le Golem de pierre est traversé par ces strates d’existence. On y sent les passages anciens, ceux réécrits, ceux repensés, et ce défi immense – tisser un final cohérent à partir d’une œuvre née de plusieurs époques de soi.
Le pari est tenu. Et pourtant, un léger regret demeure. Après plus de trois cents pages passées à explorer cet univers singulier, j’aurais voulu que la conclusion prenne le temps de respirer. Le dénouement arrive trop vite, presque comme une porte qu’on referme en hâte après avoir longuement admiré le paysage par la fenêtre. Mais qu’on ne s’y trompe pas : j’ai lu ce roman en deux jours, happé par cette alternance de souffle et de mystère, par cette tension continue qui pousse à tourner les pages malgré tout.
L’immersion, hélas, m’a semblé impossible. Non par désintérêt, mais parce que le flot des pronoms et des appellations, ressassés jusqu’à l’usure, dressait entre le lecteur et le texte une barrière invisible. La jumelle. Le jumeau. Le Lié. Ces mots revenaient sans cesse, comme un écho obstiné, une cloche qui sonne trop fort. Dix fois parfois sur une seule page, jusqu’à rompre le charme. Ce rappel constant de leur « fonction » – être jumeau, être liée, être nommé ainsi – étouffait peu à peu la chair des personnages. À force d’être désignés, ils ne vivaient plus : ils étaient réduits à leur statut, privés de la spontanéité de l’être. Et moi, lecteur, je demeurais au seuil du récit, incapable d’oublier les mots pour rejoindre les âmes.
Car au-delà de ses imperfections, Le Golem de pierre déploie une beauté rare. Claire Krust parvient à fusionner le grand mythe – celui des golems, des guerres oubliées, des créatures façonnées par la main de l’homme – avec le petit récit humain, intime, fraternel, fragile. La magie y est moins démonstrative que signifiante : elle se glisse dans les pierres, les collines, les silences. C’est une magie de mémoire, de nature et d’esprit, qui fait frissonner plutôt qu’exploser.
Et puis, il y a cette délicatesse, presque invisible, qui m’a touché : ici, la sexualité n’a pas de genre. L’autrice n’éprouve nul besoin de nommer, d’étiqueter, de justifier. L’amour se présente comme il vient, pur, fluide, libre. Merci à Claire Krust pour cette évidence si rare : la liberté d’aimer sans commentaire.
En refermant Le Golem de pierre, je n’ai pas eu l’impression d’avoir terminé un roman ; j’ai eu celle d’avoir quitté un monde. Un monde où la pierre se souvient, où les voix murmurent dans la terre, où les blessures se guérissent par les mots. Et si la fin demeure ouverte, c’est peut-être parce qu’elle ne nous appartient plus : elle appartient désormais à chacun de nous, à ce que nous choisirons d’y prolonger.
D’autres lecteurs en parlent :
Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.

