
Autrice : Patricia Cornwell
Maison d’édition : Calmann-Lévy / Le Livre de Poche
Année de parution originale : 1999
Prix : 8,40 € (poche), 9,99 € (numérique)
Durée de lecture : Environ 10 heures (443 pages)

Un tueur machiavélique, qui se sert du feu pour couvrir la trace de ses crimes : aux yeux de Kay Scarpetta, cela pourrait n’être qu’une enquête de plus. Mais elle acquiert la conviction que son ennemie mortelle, Carrie Grethen, évadée de sa prison new-yorkaise, est mêlée à ces meurtres.
Lorsque Carrie prend pour cible sa nièce, Lucy, l’enquête revêt une dimension personnelle, et la tragédie la rattrape…

En m’installant devant mon écran pour rédiger cette chronique, une pensée vient soudain troubler mes retrouvailles avec Kay Scarpetta. La plupart des personnes qui me suivent aujourd’hui sur Instagram n’avaient probablement pas encore vu le jour lorsque Patricia Cornwell publiait ce neuvième volet des aventures de sa célèbre médecin légiste. Voilà une découverte qui possède le charme discutable de ces petits rappels à l’ordre que nous adresse le temps lorsqu’il estime que nous avons trop longtemps fait semblant de ne pas le voir passer. À l’aube de mes quarante ans, me voici donc contraint d’admettre que certains des romans qui ont accompagné ma jeunesse appartiennent désormais à une autre époque. Une époque que je croyais pourtant avoir quittée hier.
Vingt-cinq années, au moins, se sont écoulées depuis ma première rencontre avec Combustion. Un quart de siècle pendant lequel mes goûts ont évolué, mes exigences se sont affinées et ma bibliothèque s’est enrichie de centaines, peut-être de milliers d’histoires. Et pourtant, lorsque je retrouve la plume de Patricia Cornwell, une évidence s’impose avec une insolente simplicité. Le plaisir demeure intact. Mieux encore, il semble avoir résisté à cette étrange usure qui frappe parfois les livres que nous avons tant aimés et que nous redoutons de relire, de peur de découvrir que notre enthousiasme appartenait davantage à notre jeunesse qu’à leurs véritables qualités.
Cette fidélité me conduit d’ailleurs à une réflexion qui risque de froisser quelques susceptibilités. Malgré toutes les découvertes littéraires effectuées au fil des années, aucun auteur francophone de romans policiers n’est encore parvenu, à mes yeux, à égaler les grands maîtres du thriller américain. Voilà qui est dit, et je mesure parfaitement ce qu’une telle affirmation peut avoir de provocateur.
Je lis pourtant avec plaisir de nombreux auteurs français et belges. Je sais apprécier leur imagination, leur talent pour construire une intrigue, leur capacité à entretenir le mystère. Mais il me manque trop souvent cette angoisse véritable, cette inquiétude presque physique qui s’installe dans les premières pages et finit par contaminer jusqu’aux instants où le livre repose, fermé, sur la table de nuit. Il me manque cette impression délicieusement inconfortable que quelque chose de terrible se prépare, sans que je puisse en deviner la nature ni, surtout, en empêcher l’accomplissement.
J’ai parfois le sentiment que le polar francophone contemporain, soucieux de séduire un lectorat toujours plus large, préfère emprunter les chemins rassurants de l’efficacité immédiate. On multiplie les rebondissements, on soigne les effets de surprise, on accélère le rythme, on fabrique des révélations destinées à provoquer l’étonnement. L’ensemble fonctionne souvent admirablement. Mais une fois la dernière page tournée, que reste-t-il de cette agitation ? Quelques heures de divertissement, parfois un souvenir agréable, rarement cette sensation persistante d’avoir traversé quelque chose qui nous dépasse.
Patricia Cornwell, elle, exige davantage de son lecteur. Elle lui demande de regarder ce que l’être humain préfère habituellement tenir à distance. Elle l’entraîne dans les salles d’autopsie, lui impose la réalité froide des corps mutilés, l’oblige à considérer les conséquences matérielles de la violence. Dans Combustion, une autopsie apparemment ordinaire peut devenir une expérience éprouvante tant la précision des descriptions nous rapproche de ce que nous aimerions ignorer. Quant à certaines mutilations, notamment celle d’un visage, elles sont rapportées avec un réalisme qui ne laisse guère de place à l’imagination pour adoucir l’horreur.
Je comprends parfaitement que cette littérature puisse rebuter. Nous n’avons pas tous envie de rencontrer la mort avec une telle intimité, encore moins lorsque notre lecture est censée constituer un moment de détente. Il faut accepter de voir disparaître la distance confortable qui sépare habituellement le spectateur de la victime. Il faut accepter que le corps humain, si volontiers idéalisé lorsqu’il est vivant, devienne après la mort un territoire que la science explore avec une indifférence méthodique.
Son approche me paraît bien éloignée de cette fascination presque voyeuriste pour les anecdotes médico-légales qui contribue aujourd’hui au succès des ouvrages de Philippe Boxho. Là où le récit d’un fait divers extraordinaire peut suffire à éveiller une curiosité parfois morbide, Cornwell inscrit les détails les plus dérangeants dans une construction romanesque minutieuse. Chaque observation, chaque prélèvement, chaque constatation scientifique possède une fonction. L’horreur ne constitue jamais, à mes yeux, une attraction destinée à arracher quelques frissons faciles. Elle devient la matière même de l’enquête, le langage par lequel les morts, privés de voix, continuent malgré tout à raconter ce qui leur est arrivé.
Il serait toutefois dommage de réduire Combustion à ses seules qualités médico-légales. Ce neuvième roman possède une autre richesse, peut-être plus précieuse encore, qui ne se révèle pleinement qu’aux lecteurs ayant accompagné Kay Scarpetta depuis ses premières investigations.
Car Patricia Cornwell a compris une chose essentielle. Les personnages de fiction méritent de vivre.
Ils doivent vieillir, se tromper, aimer, souffrir, changer d’avis, perdre leurs certitudes et porter les cicatrices de leurs expériences passées. Nous les retrouvons différents de ceux que nous avions quittés, parfois plus fragiles, parfois moins aimables, toujours profondément humains. Ils possèdent une mémoire. Les événements traversés dans les précédents volumes continuent de peser sur leurs décisions, leurs relations et leurs peurs.
Il suffit de penser à Maggie Simpson, condamnée depuis plusieurs décennies à demeurer un bébé, pour mesurer combien cette évolution constitue une richesse narrative. Rassurez-vous, je n’ai absolument rien contre Maggie. Je lui souhaite simplement de découvrir un jour les joies de l’adolescence. Dans l’univers de Patricia Cornwell, personne ne bénéficie d’un tel privilège d’immobilité.
Combustion peut parfaitement se lire indépendamment des huit romans précédents. Son enquête possède sa propre cohérence, son commencement et son dénouement. Mais le lecteur fidèle sait qu’une autre histoire se poursuit derrière les investigations successives, une histoire beaucoup plus vaste dont chaque roman dévoile une nouvelle partie. Les relations se transforment, les blessures s’accumulent, les ennemis ne disparaissent pas nécessairement avec la dernière page. Certains événements que l’on croyait appartenir au passé reviennent hanter le présent avec une force redoutable.
C’est une manière particulièrement intelligente d’entretenir la fidélité du lecteur, puisqu’elle repose sur un véritable attachement aux personnages plutôt que sur la répétition d’une recette commerciale.
Et puisque nous parlons de recettes, permettez-moi une nouvelle incartade.
Je ne retrouve pas chez Patricia Cornwell cette mécanique de fabrication qui m’exaspère dans certaines productions contemporaines, notamment chez Freida McFadden, dont les romans me donnent trop souvent l’impression de découvrir une même histoire déguisée sous des vêtements différents. On change les protagonistes, on déplace les meubles, on ajoute quelques secrets, puis l’on attend que le retournement final accomplisse son petit miracle. Le procédé peut séduire une première fois. À force d’être reproduit, il finit surtout par devenir prévisible. Et lorsqu’un lecteur commence à reconnaître les ficelles avant même que l’auteur ait terminé de les tirer, une grande partie de la magie s’est déjà envolée.
Chez Cornwell, la peur possède une autre profondeur. Elle naît de notre connaissance des personnages, de leur vulnérabilité, de cette conscience terrible que les êtres auxquels nous nous attachons peuvent disparaître sans que leur importance dans le récit leur garantisse la moindre protection.
Certes, il serait difficile de croire sérieusement à la disparition définitive de Kay Scarpetta lorsque l’on sait que ses aventures se poursuivent encore plusieurs décennies après leur création. Mais cette relative tranquillité ne s’étend à personne d’autre. L’autrice n’hésite pas à bouleverser l’équilibre de son univers, à frapper là où l’on ne s’y attend pas, à rappeler que la mort ne consulte jamais la liste des personnages principaux avant de choisir sa prochaine victime.
Voilà sans doute pourquoi je retrouve, en ouvrant Combustion, une émotion que tant de thrillers contemporains peinent à susciter chez moi. Une véritable inquiétude. Je ne lis plus seulement pour découvrir l’identité d’un coupable ou comprendre le déroulement d’un crime. Je lis parce que je crains pour ceux que j’ai appris à connaître. Parce que leur souffrance me touche. Parce que je sais qu’une révélation peut modifier durablement leur existence et que rien, une fois le mal accompli, ne retrouvera nécessairement sa place.
Il me reste enfin à évoquer une qualité que notre époque semble parfois considérer comme un défaut. Patricia Cornwell prend son temps.
Combustion est un roman généreux, qui réclame plus de dix heures de lecture et ne paraît jamais pressé d’atteindre son dénouement. Les investigations progressent avec une rigueur presque obstinée. Les conversations trouvent leur place, les recherches scientifiques se développent, les découvertes prennent le temps de produire leurs conséquences. L’autrice possède cette confiance rare dans la patience du lecteur. Elle sait qu’une tension véritable ne se mesure pas au nombre de rebondissements accumulés dans un chapitre, mais à la manière dont une inquiétude grandit, s’enracine et finit par devenir insupportable.
Je n’y ai ressenti aucune longueur inutile. Les détails contribuent à donner une épaisseur à l’enquête, à installer une atmosphère, à rendre vraisemblable ce qui pourrait sembler excessif entre les mains d’un écrivain moins exigeant. Et surtout, le dénouement respecte le chemin parcouru. Il ne surgit pas comme une pirouette improvisée pour libérer l’auteur d’une intrigue devenue trop encombrante. Il s’inscrit dans une progression dont les conséquences ont été préparées avec soin.
Une qualité que j’aimerais parfois retrouver chez Frank Thilliez, dont certains dénouements m’ont laissé cette désagréable impression qu’après avoir consacré des centaines de pages à construire un labyrinthe, il suffisait soudain de trois pages et de quelques explications acrobatiques pour en faire apparaître la sortie.
Refermer Combustion aujourd’hui possède ainsi une saveur particulière. J’ai vieilli de plus de vingt-cinq ans depuis ma première lecture. Le monde a changé, les habitudes de lecture se sont transformées, les succès littéraires se succèdent à une vitesse qui laisse parfois bien peu de place aux œuvres d’hier. Et pourtant, ce roman continue de produire sur moi un effet que le temps n’a manifestement pas réussi à affaiblir.
D’autres lecteurs en parlent :
Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.
