La locataire – Freida McFadden

Rien ne va plus pour Blake. Licencié brutalement, il n’arrive plus à payer le prêt immobilier de la nouvelle maison qu’il partage avec sa fiancée. La solution ? Prendre une locataire pour les aider à payer les frais de la maison. 

Et Whitney correspond exactement à ce que le jeune couple recherche. Elle est sympathique, charmante, sérieuse. La locataire parfaite. En apparence. Rapidement, quelque chose cloche. Une odeur putride imprègne la maison et des bruits étranges réveillent Blake au milieu de la nuit. 

Et bientôt, il commence à redouter que quelqu’un découvre ses secrets les plus sombres. Le danger a pénétré dans sa maison, et lorsqu’il s’en rend compte, il est bien trop tard : le piège est sur le point de se refermer…

Lire La Locataire, c’est d’abord retrouver ce qui fait, depuis plusieurs romans, l’efficacité immédiate de Freida McFadden. La lecture est fluide, rapide, presque instinctive. Les pages se tournent avec facilité, sans résistance, tant l’autrice maîtrise l’art du chapitre bref, de l’information distillée au compte-gouttes et de cette tension simple, directe, accessible, qui donne au lecteur l’impression d’avancer vite dans l’histoire. Tout est pensé pour être lu sans effort. Le vocabulaire reste élémentaire, parfois très quotidien, même si la traduction semble, par instants, vouloir hausser artificiellement le niveau de langue en y glissant quelques expressions plus soutenues qui étonnent davantage qu’elles ne convainquent, tant elles paraissent étrangères à la tonalité générale du texte.

Cependant, derrière cette lisibilité évidente, derrière cette mécanique bien huilée qui donne au lecteur l’illusion d’un plaisir romanesque immédiat, une autre impression se dessine, plus embarrassante, plus tenace, presque mélancolique. Celle d’un roman qui ne naît pas tout à fait de lui-même. Celle d’une intrigue qui semble avancer dans l’ombre d’une autre, comme si elle portait en elle le souvenir trop visible d’un livre antérieur. Car il est difficile, en lisant La Locataire, de ne pas voir se profiler le spectre de La Femme de ménage. Non pas comme une résonance lointaine, ni comme une parenté thématique acceptable — après tout, la littérature vit aussi de ses motifs récurrents —, mais comme une proximité plus troublante, plus insistante, plus structurelle. Dès les premiers jalons du récit, dès certains détails liés à l’installation de cette présence étrangère dans l’espace domestique, dès certaines situations construites pour faire naître l’inquiétude, le sentiment d’un déjà-lu s’impose avec une force regrettable. Ce n’est plus alors la reprise d’un motif, mais l’impression d’une formule rejouée.

C’est d’autant plus dommage que l’idée initiale, en elle-même, possède une redoutable puissance romanesque. Faire entrer l’inconnu dans l’intime, introduire une fissure dans un quotidien déjà fragile, transformer l’espace du foyer en théâtre du soupçon, voilà un point de départ qui aurait pu donner lieu à une véritable descente dans l’inconfort, à une exploration plus fine de la paranoïa, de la dépossession, de cette peur sourde qui naît lorsque ce qui devrait protéger commence à menacer.

Le roman, dans sa première moitié, parvient d’ailleurs à préserver quelque chose de cet attrait. Il installe un déséquilibre, oriente les regards, attise les soupçons, organise la méfiance. Tout cela se lit sans déplaisir. Tout cela fonctionne, en apparence du moins. Mais très vite, cette efficacité se retourne contre elle-même, parce qu’elle devient trop visible, trop lisible, trop reconnaissable. Pour un lecteur déjà familier de l’univers de Freida McFadden, l’édifice ne tarde pas à laisser voir ses coutures. L’intrigue ne trouble plus vraiment ; elle confirme. Elle ne tend plus un piège ; elle rejoue un mécanisme.

C’est là, sans doute, que se situe ma principale réserve, et peut-être même ma déception essentielle. La Locataire est un roman qui pourra vraisemblablement satisfaire un lecteur découvrant l’autrice, tant il possède encore ce sens du rythme, cette capacité à produire un suspense de surface, cette manière très contemporaine de transformer la lecture en consommation rapide du mystère. Mais pour qui a déjà lu plusieurs de ses livres, l’effet de répétition devient trop manifeste pour ne pas affaiblir l’ensemble. Il ne s’agit même plus seulement d’anticiper certains retournements, ce qui n’est jamais en soi un défaut rédhibitoire, mais de sentir que le roman ne cherche plus véritablement à inventer sa propre logique, comme s’il se contentait de déplacer, sous d’autres noms et dans un autre décor, une architecture déjà exploitée ailleurs.

Cette impression se renforce encore dans la construction même du récit. Une première partie conduit le lecteur à regarder dans une direction précise, presque avec insistance, avant qu’une révélation, amenée comme un basculement majeur, ne vienne redistribuer les cartes. Le problème n’est pas tant cette structure, somme toute classique dans le thriller psychologique, que sa prévisibilité. Lorsqu’un lecteur habitué aux procédés de l’autrice devine l’orientation du roman non pas quelques pages avant l’effet, mais presque dès l’installation de ses données initiales, l’écriture du suspense perd une part considérable de sa nécessité. Elle cesse d’être une manipulation subtile pour devenir une démonstration attendue. Le livre ne surprend plus ; il accomplit ce qu’il avait déjà laissé voir.

Mais c’est surtout sa seconde partie qui, à mes yeux, fait véritablement vaciller le roman. Là où l’on aurait pu espérer un approfondissement, une complexification morale, une plongée plus retorse dans les zones grises du récit, le texte choisit au contraire l’explication minutieuse, presque pédagogique, de ce que le lecteur avait déjà compris ou pressenti. Tout est repris, détaillé, justifié, exposé avec une insistance qui finit par produire un effet paradoxal : en voulant trop éclairer, le roman dissipe son propre mystère. Il ne fait plus confiance ni à la puissance de ses indices ni à l’intelligence de son lecteur. Or le suspense, comme toute forme de littérature véritablement vivante, exige une part de silence, de suggestion, d’ombre laissée volontairement au bord de la phrase. Quand tout est explicité, quand chaque intention doit être nommée, chaque geste interprété, chaque secret déplié jusqu’à l’épuisement, il ne reste plus au lecteur l’espace nécessaire pour participer intérieurement au récit. On ne lui propose plus une énigme ; on lui administre sa solution.

Cette tendance à l’explication excessive est d’autant plus regrettable que certains rebondissements semblent préparés avec une lourdeur qui finit par les annoncer eux-mêmes. Il est toujours délicat, dans une chronique, d’évoquer cela sans entrer dans le territoire du spoiler, mais disons simplement que le roman sème parfois ses futurs effets avec une visibilité telle qu’ils perdent, lorsqu’ils surviennent enfin, l’essentiel de leur pouvoir. On ne ressent pas ce frisson particulier des bonnes révélations, celui qui naît lorsqu’une vérité, tout à coup, redonne sens à ce que l’on avait sous les yeux sans le voir. Ici, par moments, on assiste moins à une révélation qu’à l’arrivée attendue d’un élément déjà promis.

Et puis il y a cette surenchère finale, devenue presque une signature, mais aussi peut-être une faiblesse de plus en plus marquée. Freida McFadden semble écrire avec l’idée qu’un thriller doit toujours contenir un dernier renversement, puis un autre peut-être encore, comme si la surprise ne pouvait exister qu’à condition d’être continuellement relancée, intensifiée, prolongée jusqu’à l’extrême limite du crédible. Pourtant, un retournement n’a de force que s’il éclaire rétroactivement l’ensemble, s’il révèle une cohérence cachée, s’il donne au roman non pas une secousse supplémentaire, mais une profondeur nouvelle. Lorsqu’il surgit comme un réflexe de fabrication, lorsqu’il paraît seulement répondre à la nécessité d’ajouter une dernière onde de choc, il ne rehausse pas le récit : il le fragilise. C’est exactement l’impression que m’a laissée le dénouement de La Locataire, lequel m’a semblé moins naître organiquement de l’intrigue que s’y greffer au nom d’une surenchère devenue presque automatique.

Je referme donc ce livre avec un sentiment curieusement double. Je ne nierai pas qu’il se lit vite, qu’il capte l’attention, qu’il procure même par instants cette forme de plaisir immédiat que savent produire les romans conçus pour être dévorés. Mais ce plaisir demeure mince, précaire, sans véritable persistance. Il ne laisse ni trouble durable, ni vertige véritable, ni cette impression rare d’avoir rencontré une histoire capable de dépasser ses propres procédés. La Locataire m’est apparu comme un roman efficace, certes, mais trop conscient de ses recettes, trop dépendant de mécanismes déjà employés ailleurs, trop soucieux d’enchaîner les effets pour prendre encore le risque d’une véritable singularité.

Peut-être est-ce là, au fond, ce qui m’a le plus tenu à distance. Non pas l’existence de ficelles — toute intrigue en possède —, ni même le caractère prévisible de certains ressorts, mais cette impression persistante que le roman ne cherche plus à inventer, seulement à reproduire. Comme si, à force de vouloir retrouver l’impact d’un succès passé, l’autrice s’était mise à écrire dans le miroir de ses propres livres. Et un miroir, aussi brillant soit-il, ne crée rien : il renvoie simplement une image déjà connue.

Note : 1 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.

Je souhaite un joyeux anniversaire à mon grand-père (Pépère) qui aurait fêté ses 90 années aujourd’hui.


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