Frankenstein – David Sala

Une réinterprétation graphique magistrale et contemporaine de l’œuvre de Mary Shelley.

En adaptant magistralement l’œuvre de Mary Shelley, David Sala ne se contente pas de lui donner une sublime interprétation graphique. S’il a choisi ce roman parmi tout ce que compte de chefs-d’œuvre la littérature, c’est qu’il y trouve une résonance particulière avec des thématiques qui lui sont chères : l’acceptation de la différence, la peur de l’inconnu, les violences faites aux minorités, la vindicte populaire… autant de sujets déjà abordés dans ses précédents albums, qu’il met ici en exergue pour faire de ce Frankenstein son album sans doute le plus personnel. Oubliez l’idée d’un récit romantique à la langue ampoulée du XIXᵉ, Frankenstein est une œuvre terriblement moderne, qui fait directement écho aux grands défits actuels de nos sociétés. À lire et faire lire impérativement !

Je n’avais encore jamais lu Frankenstein de Mary Shelley, et je crois même que, pendant longtemps, je n’en ai approché que l’ombre. Comme beaucoup, j’en connaissais la silhouette générale, ce décor mental composé d’un savant, d’une créature, d’un geste de transgression, puis d’une fuite devant ce que l’on a soi-même engendré. Je savais l’intrigue dans ses grandes lignes, je connaissais le mythe à travers les conversations, les références, cette culture commune qui donne parfois l’illusion de connaître une œuvre alors qu’on n’en a jamais véritablement franchi le seuil.

Pourtant, je m’étais toujours tenu à distance. J’avais tort, sans doute, mais un tort très humain, celui de croire qu’un récit aussi célèbre avait forcément déjà livré tous ses secrets. Je craignais de n’y trouver qu’une histoire horrifique au sens le plus étroit du terme, une suite d’événements noirs organisée autour de la naissance d’un monstre et de sa vengeance, sans soupçonner qu’au cœur de cette matière obscure se cachait en réalité une méditation vertigineuse sur l’homme, sur ses failles, sur sa peur, sur sa solitude.

C’est précisément ce que cette adaptation de David Sala m’a révélé avec une force saisissante, presque foudroyante. Il ne s’agit pas ici d’un simple passage d’un texte à l’image, ni d’une transposition appliquée destinée à illustrer fidèlement une intrigue patrimoniale. Il s’agit d’une véritable recréation, d’un geste d’artiste au sens le plus noble du mot, comme si David Sala avait accepté, à son tour, de pénétrer dans le laboratoire de Shelley pour y façonner non pas une copie, mais une présence nouvelle.

Cette bande dessinée m’a frappé de plein fouet, non seulement par sa beauté visuelle, qui relève souvent de la sidération, mais aussi par son intelligence interprétative, par sa manière de faire affleurer, à travers chaque case, ce que le mythe contient de plus universel et de plus douloureusement actuel. J’ai passé un peu plus d’une heure en sa compagnie, mais il serait faux de dire que je l’ai simplement lue. Je l’ai regardée, longuement. Je l’ai traversée comme on traverse un rêve inquiet, somptueux, habité.

Je me suis arrêté sur les visages, sur les textures, sur les ombres, sur ces élans de couleur qui semblent parfois moins peints que saignés directement sur la page. Tout, dans cet album, appelle non pas la lecture rapide, mais la contemplation fervente.

Ce qui bouleverse peut-être le plus, c’est la manière dont David Sala redonne à Frankenstein sa vérité la plus profonde, celle que les caricatures et les raccourcis culturels ont trop souvent recouverte. Car ce que cette adaptation rend éclatant, avec une délicatesse terrible, c’est que le monstre n’est jamais là où l’on croit. La créature, si souvent réduite à son apparence, retrouve ici toute sa dimension tragique. Elle n’est pas seulement l’être fabriqué, rejeté, condamné par avance, elle devient le miroir grossissant de notre propre incapacité à accueillir ce qui nous échappe.

Ce que raconte cette histoire, et que David Sala restitue avec une intensité rare, c’est la peur humaine face à l’inconnu, cette faiblesse primitive qui nous pousse à juger avant de comprendre, à exclure avant d’écouter, à désigner du doigt avant de tendre la main. Il y a dans cette lecture quelque chose d’intemporel, non parce qu’elle relèverait d’un classicisme figé, mais parce qu’elle touche à une vérité qui ne vieillit pas.

Dans plusieurs siècles encore, on pourra découvrir Frankenstein comme on ouvre une blessure toujours vive, parce que l’homme, malgré ses progrès, reste ce même être fragile qui transforme trop souvent sa peur en violence. L’immense réussite de cette bande dessinée tient aussi à ce qu’elle ne sépare jamais le sens de la sensation. David Sala ne se contente pas d’exposer une idée, il lui donne une chair, un souffle, une fièvre. Son dessin ne vient pas illustrer un propos déjà constitué, il le prolonge, il l’approfondit, il lui offre un corps singulier, presque organique.

Il y a, dans cette œuvre, quelque chose qui relève véritablement de la création au sens le plus troublant du terme, et c’est là sans doute que ta formule trouve toute sa puissance. Lire cette adaptation, c’est avoir l’impression d’assister à la naissance d’un monstre, non pas monstrueux par nature, mais façonné pièce après pièce par l’art, par la sensibilité, par l’intuition, par l’obsession du beau. David Sala assemble les images comme Victor Frankenstein assemble un corps, mais là où le savant donne vie à l’angoisse, l’artiste, lui, donne vie à l’émotion.

Il coud ensemble la grâce et l’effroi, la poésie et la noirceur, la majesté visuelle et la fragilité humaine, jusqu’à faire surgir une œuvre qui semble respirer sous nos yeux, comme si chaque planche portait en elle un battement secret. C’est pourquoi cette BD ne peut en aucun cas être considérée comme un simple livre à consommer. Elle réclame autre chose de son lecteur, du temps, du silence, de la disponibilité intérieure. Elle demande à être vécue, observée, interprétée, ressentie, puis lentement digérée, comme ces œuvres qui ne se livrent pas d’un seul bloc mais déposent en nous, au fil des pages, une matière sensible appelée à continuer de travailler bien après la lecture.

On pourrait naturellement saluer l’objet artistique, tant l’album possède une force plastique remarquable, et l’on aurait raison. On pourrait tout autant admirer la puissance narrative de cette adaptation, sa capacité à faire résonner avec clarté la portée philosophique et humaine du texte originel, et l’on aurait encore raison. Mais il me semble que cette œuvre se situe précisément dans cet espace rare où l’art et le récit cessent de s’opposer pour ne plus former qu’un seul organisme. Elle n’est pas seulement belle, elle est habitée. Elle n’est pas seulement fidèle, elle est nécessaire. Elle ne reprend pas Frankenstein ; elle lui rend sa fièvre, sa noblesse, sa douleur, sa lumière noire.

Je referme donc cet album avec un sentiment double, et c’est sans doute le signe des grandes œuvres. D’un côté, la gratitude profonde d’avoir enfin rencontré Frankenstein autrement qu’à travers les clichés qui l’entourent. De l’autre, l’admiration sincère pour le travail de David Sala, qui parvient non seulement à adapter un classique, mais à lui offrir un nouvel éclat, une nouvelle peau, une nouvelle intensité.

Ce que j’ai tenu entre les mains n’était pas simplement une bande dessinée, mais une expérience esthétique et émotionnelle d’une rare ampleur, un livre qui regarde l’être humain dans sa petitesse comme dans sa grandeur, et qui rappelle, avec une justesse désarmante, que ce que nous appelons monstruosité n’est bien souvent que le visage mal aimé de notre propre peur.

Note : 5 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


Laisser un commentaire

En savoir plus sur Le Parfum des Mots - Blog littéraire

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture