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Gallant – V.E. Schwab

Toute petite, Olivia Prior a été déposée sur les marches de l’orphelinat où elle vit désormais. Incapable de parler, elle n’en sait pas moins se faire respecter des autres pensionnaires. De sa mère, il ne lui reste plus qu’un journal intime relié de cuir, plein de dessins étranges et marqué par la folie, dont les derniers mots sont :  » Tu seras à l’abri tant que tu ne t’approcheras pas de Gallant.  » 

Mais la jeune fille ne rêve que d’une chose : avoir, un jour, une famille. Alors, quand elle apprend que son oncle l’a enfin retrouvée et l’invite à venir vivre dans le domaine familial de Gallant, Olivia n’hésite pas une seule seconde. Sur place, elle ne trouve que deux domestiques et un cousin, Matthew – qui, de toute évidence, ne veut pas d’elle.

Elle découvre surtout que son oncle est mort et enterré depuis plusieurs mois déjà… Elle remarque enfin que tous les habitants du manoir semblent éviter comme la peste le mur qui s’élève derrière la propriété, au milieu d’une nature luxuriante. Quel mal se dresse là, au fond de ce jardin niché au bout du monde ? Qu’est-il vraiment arrivé à la mère d’Olivia, toutes ces années plus tôt ?

Avez-vous déjà eu cette sensation étrange, presque coupable, de passer totalement à côté d’un livre que tout le monde semble aimer ? Ce moment inconfortable où l’on se demande si l’on a mal lu, mal compris, ou simplement mal rencontré le texte. Gallant de Victoria Schwab m’a laissé dans cet entre-deux : ni colère franche, ni rejet brutal, mais un profond sentiment de rendez-vous manqué.

Victoria Schwab est souvent présentée comme l’une des grandes voix contemporaines de la fantasy. Ses romans se vendent avec une facilité déconcertante, portés par un nom devenu promesse. Pourtant, en refermant Gallant, une conviction s’est imposée à moi, presque malgré moi : publié anonymement, ce roman n’aurait sans doute jamais connu un tel destin. Non pas parce qu’il serait indigne, mais parce qu’il repose davantage sur une aura que sur une nécessité.

Les premières pages, pourtant, tiennent leurs promesses. Elles installent une atmosphère, un mystère, une inquiétude sourde. Le lecteur avance dans le brouillard en même temps que l’héroïne, partageant son ignorance, ses silences, ses questions. Ce choix narratif est habile. Il crée une égalité rare entre le personnage et celui qui lit, comme si l’un et l’autre tâtonnaient dans un même couloir obscur. On se surprend alors à espérer une révélation, un basculement, une vérité longtemps différée qui viendrait donner sens à cette errance.

Mais au fil des chapitres, une impression plus trouble s’installe. Celle d’être conduit quelque part… sans jamais y arriver. Le récit avance, certes, mais il semble hésiter sur sa propre destination. À droite, à gauche, en avant, parfois même en arrière, comme si l’autrice cherchait sa voie tout en écrivant, sans jamais vraiment la trouver. Cette impression est d’autant plus frappante que Schwab elle-même, dans ses remerciements, reconnaît la difficulté éprouvée à mener ce roman à son terme et remercie sa maison d’édition pour sa patience et sa confiance. Ce qui pourrait apparaître comme un aveu d’humilité résonne ici comme une clé de lecture involontaire : Gallant est un livre fragile, porté davantage par une intention que par une structure.

L’intrigue, d’ailleurs, peine à s’affirmer comme telle. Elle semble flotter hors du temps, sans véritable commencement ni résolution. Le roman convoque des thèmes puissants — le bien et le mal, la vie et la mort, l’héritage, la frontière entre les mondes — mais refuse obstinément de les trancher, de les incarner pleinement. Rien ne se transforme réellement. La situation initiale ressemble étrangement à celle qui clôt le livre. Les équilibres demeurent. Les antagonismes se neutralisent. Personne ne gagne vraiment. Personne ne perd non plus.

Ce refus du manichéisme pourrait être une force, s’il s’accompagnait d’une évolution intérieure. Or l’héroïne, malgré les épreuves traversées, ne semble ni apprendre, ni comprendre, ni même changer. Elle voit des goules — fait intrigant s’il en est — mais cette capacité demeure inexpliquée, inexploité, presque décorative. Pourquoi elle ? Comment ? Dans quel but narratif ? Le roman n’apporte aucune réponse, comme si la question elle-même importait peu. Dès lors, l’univers, pourtant riche en apparence, se réduit à une toile de fond splendide mais creuse, privée de ses fondations.

On ressort alors de Gallant avec une impression de suspension permanente. Rien ne se referme. Rien ne s’ouvre vraiment non plus. Quel est l’avenir de Gallant ? Des Prior ? De ce monde à la frontière du visible et de l’invisible ? Le livre se tait, laissant le lecteur seul avec ses interrogations, non pas dans un silence fécond, mais dans une absence frustrante.

Cette lecture m’a rappelé, de manière presque ironique, le célèbre sketch Le train pour Pau de Chevalier et Laspalès, et cette phrase devenue culte : « Le problème, c’est qu’il repart aussitôt, vous n’aurez pas le temps de descendre. » Gallantdonne exactement cette sensation. On survole un paysage fascinant, brumeux, prometteur, mais le train ne s’arrête jamais. Impossible de poser le pied à terre, de toucher la matière, de s’approprier ce monde que l’on nous montre sans jamais nous y inviter vraiment.

Gallant n’est donc pas un mauvais roman. Il est peut-être pire que cela : un roman inachevé dans son intention, un livre qui suggère beaucoup mais accomplit peu. Une belle façade gothique derrière laquelle on espérait trouver des fondations solides. Et lorsque l’on referme la dernière page, ce n’est pas le sentiment d’avoir voyagé qui demeure, mais celui d’avoir regardé le voyage par la fenêtre, sans jamais pouvoir en faire pleinement l’expérience.

Note : 2 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


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