Les Arcanes du Mal – Sacha Morage

Alicia rêve de Voir, comme sa mère, mais elle n’est qu’une simple humaine, une réserve de sang pour le commerce de sa génitrice. Un sang qui devient plus précieux lorsqu’elle ingère du thym, de la poudre d’os… ou de la belladone.

Tout est hostile à Alicia, depuis toujours.

Et sa vie se complique encore dans l’université magique où elle est acceptée pour étudier. Aveugle aux illusions mortelles qui infestent les lieux, ses journées sont des luttes, et ses cours, des épreuves.

Seul un jeu de tArot, noir et glacé, lui permet de survivre grâce aux pouvoirs étranges qu’il lui confère. Mais à chaque carte tirée, le jeu s’immisce un peu plus dans son esprit, et Alicia ne réalise pas qu’elle devient le jouet de forces sombres et maléfiques…

Je ne me sens pas bien. Une angoisse plane au-dessus de moi comme un oiseau immobile, prêt à fondre, et ma poitrine se resserre, si lourdement qu’il m’a semblé un instant ne plus savoir respirer. J’ai souvent vanté la capacité qu’ont certains romans à immerger le lecteur ; j’aimais croire que je maîtrisais cette traversée, que je pouvais entrer dans une histoire comme on entre dans une pièce éclairée — avec distance, recul, lucidité. Puis Sacha Morage est arrivée. En quelques heures à peine, elle a fissuré mes certitudes, arraché mes défenses, et m’a enfermé dans Les Arcanes du Mal comme si l’univers lui-même refermait une porte derrière moi.

Je suis d’ordinaire un homme calme, raisonnable, persuadé que tout possède sa lumière, même les ombres les plus larges. La peur glisse sur moi comme l’eau sur la pierre… sauf lorsqu’elle touche mes enfants. Et pourtant — ou justement à cause de cela — j’ai vécu ici cinq heures d’une intensité presque insupportable. Le roman ne m’a pas seulement happé : il m’a capturé. Ce n’était plus du papier, mais une matière organique, respirante, pulsante, qui me serrait la gorge à chaque page. Là où Alien, Saw et d’autres cauchemars cinématographiques ne m’ont jamais offert qu’un frisson distrait, Sacha Morage, elle, m’a plongé dans une peur intime, silencieuse, une peur qui parle bas mais qui reste longtemps.

Alicia. Ce prénom seul résonne encore. J’ai senti son hésitation, sa fragilité, son désir si humain — presque banal — d’exister quelque part, de trouver sa place dans un monde qui semble lui tourner le dos. Dans mon métier, je croise chaque jour des personnes qui cherchent cette porte invisible vers l’intégration ; peut-être est-ce pour cela que je me suis senti si vite à ses côtés. Elle soufflait, je respirais. Elle doutait, je vacillais. Et quand elle a posé la première carte du tarot, j’ai compris que je ne lisais plus un roman — j’y participais. Une deuxième. Une troisième. À chaque tirage, mon affection pour elle se dédoublait : admiration pour sa bravoure, terreur pour ce qui l’attendait, et surtout — paradoxe étrange — l’impression qu’elle pouvait, d’un geste, traverser le papier et me toucher, moi.

C’est là que réside le talent rare de Sacha Morage. Elle écrit comme on tend un miroir : l’histoire n’est plus devant nous, elle est en nous. Le narrateur n’est plus un guide, mais une peau que nous enfilons, une voix qui nous remplace. On ne lit pas Alicia, on devient Alicia. Et lorsque l’on se rend compte que l’on tremble, il est déjà trop tard — la magie a pris.

Si je dois exprimer un regret, ce serait celui de la fin. Non pas le contenu — juste sa brièveté. Comme lorsque l’on marche longuement dans la nuit, que l’on finit par distinguer enfin la lumière au loin… et qu’elle s’évanouit soudain. Tout se conclut en moins de trente pages, proprement, parfaitement, sans maladresse, mais trop vite pour mon cœur encore accroché au récit. J’ai eu l’impression qu’on me retirait Alicia avant que je ne sois prêt à la laisser partir, qu’on rompait brutalement les fils invisibles qui me reliaient encore à elle, à son univers, à ce tarot qui respire le danger comme d’autres respirent l’air.

Les Arcanes du Mal n’est pas seulement un livre. C’est une emprise. Une possession littéraire. Une expérience qui nous suit après la dernière page, comme un regard que l’on sent dans notre dos. Et lorsque l’on referme le roman, ce n’est pas l’histoire qui s’arrête — c’est nous qui restons suspendus, tremblants, encore vivants dans l’ombre.

Note : 5 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


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