Les mondes de Jeanne, T.1 : La dernière licorne – Eléane Keynes

Jeanne, dix ans tout rond, aime le calme, ses livres bien rangés, sa lapine trop gourmande… et surtout, que rien ne change.

Mais une nuit de pleine lune, tout bascule. Une pierre étrange, trouvée dans la neige, la propulse soudain dans un autre monde — un univers envoûtant, peuplé de créatures fascinantes.

Jeanne découvre peu à peu que ce monde secret est fragile. Une force ancienne — l’Ombre — le ronge, et le Cristal, source de vie, faiblit. Il ne reste qu’un espoir : une créature légendaire, la licorne protectrice… aujourd’hui disparue. Selon une prophétie oubliée, Jeanne serait la seule à pouvoir la retrouver.

Commence alors une quête périlleuse. Entourée d’alliés inattendus, elle devra affronter ses peurs et découvrir en elle une force insoupçonnée.

Depuis quelque temps, j’ai pris la décision — cette fois sincère, presque solennelle — de m’investir réellement dans mon compte Instagram. Je me surprends alors à parcourir, parfois des heures durant, ce que les bookstagrammeurs mettent en scène : leurs univers miniatures, leurs folies douces, leurs coups de cœur. Et puis, au détour d’un scrolling presque machinal, une publication se détache, à la manière d’une lueur dans la pénombre. Éléane Keynes y présentait son roman tout juste paru.

Il y eut, à cet instant, une évidence. Une intuition immédiate, irrationnelle, comme un appel silencieux. Sans même attendre la réponse de l’autrice à ma question sur une éventuelle version numérique — et oubliant instantanément ma sage résolution de ne plus accumuler de livres papier — ma commande était déjà validée. Le lendemain, le roman m’attendait, et avec lui cette joie enfantine que l’on éprouve lorsqu’un trésor nous parvient plus vite que prévu.

À la dernière page, deux sentiments contradictoires m’ont étreint. La satisfaction profonde d’avoir parcouru un excellent roman, et la frustration de ne l’avoir découvert que par hasard, presque clandestinement, par la grâce imprévisible d’une publication Instagram. Mais que fait donc la maison d’édition ? Une rapide recherche me révèle une activité presque absente, une simple photographie de couverture jetée sur les réseaux, sans souffle, sans parole. Lorsqu’on détient un petit joyau comme La dernière Licorne, il faudrait au contraire dresser des bannières, ouvrir des chemins, faire résonner des voix.

J’ose espérer que cette chronique saura voyager davantage que les modestes publications de la maison, et qu’elle offrira à Jeanne — et à son autrice — l’élan qu’elles méritent.

J’ai découvert avec beaucoup de tendresse Jeanne, cette fillette de dix ans timide, repliée, qui ne rêve que d’une chose : être normale. Mais qu’est-ce que la normalité ? Éléane Keynes, à travers son héroïne, ne se contente pas de poser la question : elle en révèle l’illusion. Elle s’empare de cette notion si convenue, si pesante parfois, pour la renverser. Sous sa plume, la normalité devient une anormalité ; la singularité, une force. Dans un monde où tout s’accélère, où l’on exige des enfants qu’ils ressemblent à des adultes pressés, quel bonheur de rencontrer un roman qui rappelle l’essentiel : on ne devient soi qu’en acceptant ce qui nous distingue, ce qui nous échappe même.

L’intrigue, il est vrai, se teinte de simplicité — peut-être même d’une forme de naïveté assumée — qui exigera du lecteur plus âgé qu’il laisse s’ouvrir les portes de son imagination. Pourtant, jamais l’autrice ne trahit son univers. Elle reste fidèle à la logique de ses personnages, tisse des rebondissements inattendus, glisse quelques révélations qui surprennent véritablement.

Si j’avais une réserve, elle concernerait la temporalité. Il est étrange qu’une journée suffise à entreprendre une simple visite à un ancien, et qu’une autre suffise à sauver le monde. Le choix narratif d’offrir à Jeanne seulement un jour par mois dans l’autre univers contraint l’autrice à une certaine précipitation, trop sensible à mon goût. J’aurais aimé, je l’avoue, que Jeanne soit un jour retenue là-bas, captive de ce monde merveilleux pendant un mois entier — ce qui aurait ouvert la porte à d’autres émotions, d’autres dangers, d’autres beautés.

La plume d’Éléane Keynes, en revanche, est un enchantement. Fluide, lumineuse, sans aucune aspérité, elle offre une lecture qui coule comme une rivière paisible. À mesure que j’avançais, j’avais l’impression que les paysages se déployaient sous mes yeux, que les silhouettes prenaient chair, que les mystères respiraient. C’est un rare plaisir de ressentir un univers naître autour de soi, presque tactile, presque vrai.

Reste une question qui m’habite encore. À qui s’adresse vraiment ce roman ? L’intrigue penche clairement vers la littérature jeunesse, mais l’écriture, parfois exigeante — ce qui m’a ravi en tant qu’adulte — pourrait dérouter les plus jeunes lecteurs. Peut-être ce roman appartient-il à cette catégorie mystérieuse d’ouvrages qui se glissent entre deux âges, capables de toucher l’enfant curieux comme l’adulte nostalgique, chacun y trouvant une lumière différente.

Note : 5 sur 5.
  • Prochainement

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


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