Tant mieux – Amélie Nothomb

Tant mieux : la version joyeuse du sang-froid.

Avec Tant mieux, Amélie Nothomb livre sans doute l’un de ses romans les plus intimes et les plus déstabilisants. L’ouvrage oscille entre le récit autofictionnel et le témoignage familial, mais il dépasse rapidement le cadre du simple hommage pour devenir une méditation troublante sur l’amour filial, la duplicité maternelle et la survie psychique face à la cruauté.

Le roman s’ouvre sur Adrienne, une fillette envoyée chez sa grand-mère pendant la guerre. Dès les premières pages, le lecteur plonge dans une atmosphère suffocante : un petit-déjeuner de harengs au vinaigre et de café au lait se transforme en torture quand la grand-mère oblige l’enfant à remanger son propre vomi. Cette scène fondatrice introduit la formule magique du titre — tant mieux —, un mantra de survie qui deviendra le fil rouge du récit. Derrière cette expression anodine, Nothomb érige une philosophie brutale mais nécessaire : continuer à vivre malgré l’absurde, malgré la douleur, malgré l’horreur.

Adrienne, personnage qui porte les résonances autobiographiques de l’autrice, apprend à composer avec une mère, Astrid, tour à tour lumineuse et monstrueuse. Cette figure maternelle, capable de gestes d’amour tendres comme de cruautés inqualifiables — notamment l’assassinat de chats, scènes glaçantes qui rappellent les contes les plus noirs — incarne le paradoxe de l’amour filial : comment continuer d’aimer celle dont on découvre le mal radical ? Le « tant mieux » devient alors une arme psychique, un outil de déni assumé, mais aussi une clé de résilience.

Certaines phrases résonnent comme des éclats de vérité universelle. « L’amour, ça ne se commande pas », dit un personnage. Cette sentence, à la fois désarmante et implacable, m’a bouleversé. Elle m’a rappelé mon propre grand-père qui, un jour, a répondu exactement cela à ma grand-mère, lorsqu’elle cherchait à comprendre pourquoi il l’avait trompée avec une femme plus jeune. Dans la bouche d’Amélie Nothomb, cette phrase devient le constat d’un amour filial qu’on poursuit malgré ses blessures. Dans la bouche de mon grand-père, elle sonnait comme une condamnation sans appel. Ce télescopage de ma mémoire familiale et de la fiction a fait vibrer le roman d’une intensité particulière.

Nothomb cite aussi une phrase qu’elle avait déjà formulée dans Biographie de la faim : « Ça n’existe pas, le devoir d’aimer. Personne n’est obligé d’aimer. » Une affirmation qui, à l’époque, avait choqué de nombreux lecteurs, persuadés que l’amour d’une mère — ou d’un parent — allait de soi, comme un acquis indiscutable. Je soutiens au contraire Nothomb : il n’existe pas d’obligation d’aimer, pas même envers son enfant. L’amour peut naître, s’éteindre, se transformer, se dérober. Cette idée dérange, mais elle est partout une vérité. Mon grand-père, d’une certaine façon, l’a incarnée dans son propre mariage. On ne peut forcer personne à aimer, pas même une mère, pas même un père, pas même un enfant. La réciproque est également vraie. Personne ne peut empêcher un enfant d’aimer sa mère, peut importe ce dont il a pu être témoin.

Le texte ne se limite pas à l’enfance : il se déploie sur plusieurs décennies, depuis les traumatismes fondateurs jusqu’à la vieillesse et la mort du personnage central. La dernière partie, plus réflexive, voit Amélie Nothomb s’adresser directement au lecteur pour explorer la mémoire familiale, les silences, et la manière dont la philosophie du « tant mieux » a façonné son existence. Les portraits croisés de ses parents se révèlent bouleversants : un père mystique, pudique, protecteur, et une mère solaire, drôle, mais aussi marquée par une indéniable part d’ombre. Les dernières pages, consacrées à la démence sénile de la mère, à son déclin brutal et à son ultime « je t’aime », résonnent comme un coup de grâce.

Sur le plan littéraire, on retrouve la marque de fabrique de Nothomb : des phrases incisives, une narration directe qui alterne violence et légèreté, un mélange singulier de cruauté crue et d’humour grinçant. Mais Tant mieux va plus loin : il s’agit d’un texte d’exorcisme, où l’écriture devient une manière de sauver l’amour au cœur de la douleur. La frontière entre l’autobiographie et la fiction reste volontairement poreuse, donnant au récit une force universelle : chacun peut y reconnaître la difficulté d’aimer ses parents, de composer avec leurs failles, et de survivre à leur disparition.

En refermant Tant mieux, je reste hanté par cette formule paradoxale qui donne son titre au livre. À la fois cri de désespoir et affirmation vitale, elle résume l’art de Nothomb : transformer l’horreur en littérature, la douleur en beauté, l’invivable en survivance. Et, comme la phrase de mon grand-père que le roman a réveillée en moi, elle rappelle que l’amour n’obéit à aucune loi, si ce n’est celle, mystérieuse et violente, de l’humain.

Note : 5 sur 5.

Si vous avez rédigé une chronique littéraire au sujet de ce roman, n’hésitez pas à me contacter afin que je puisse la mettre en avant ici-même.


4 responses to “Tant mieux – Amélie Nothomb”

  1. Avatar de Exuline

    Je vais être très honnête. Bien que j’ai beaucoup aimé ta chronique, très détaillée et constructive, je reste moins convaincue par ce livre. Je reviens doucement vers cette autrice que j’ai délaissé de nombreuses années, mais ce ne sera pas par celui-ci.
    Merci pour ce retour si personnel et je comprends pourquoi il t’a marqué.

    1. Avatar de Benjamin L. Urbanski - Le Parfum des Mots

      Comme je te comprends. J’ai toujours eu des mots assez durs envers Nothomb ces dernières années, mais j’y reviens chaque année avec, de temps en temps, une surprise positive.

  2. […] Tant mieux – Amélie Nothomb : Sur Le Parfum des mots, Benjamin évoque le nouveau roman d’Amélie Nothomb, et je suis plutôt convaincue !  […]

  3. […] D’autres avis : Carolivre, Cannetille, Le coin lecture de Nath, Anne-Sophie, Mathilde bouquine, Le parfum des mots […]

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Le Parfum des Mots - Blog littéraire

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture