

Tu crois que tu serais capable d’organiser une journée ? Je te laisse la craie si tu veux…
Par défi, madame Savage propose à un de ses élèves de CM2 de préparer le prochain emploi du temps. Stupeur, Lucas accepte. La maîtresse n’est pas au bout de ses peines, car voilà maintenant que Quentin, Nino et Illona veulent aussi obtenir ce privilège. Le résultat va être surprenant.

Dans L’emploi du temps, Cédric Le Calvé s’attaque, en apparence, à une tranche de vie scolaire anodine. Nous sommes plongés dans une école élémentaire où, fait rare et peut-être naïvement idéaliste, les élèves se voient confier la tâche d’organiser eux-mêmes une journée de classe. Ce point de départ pourrait passer pour une simple expérimentation pédagogique, mais Le Calvé dévoile rapidement que derrière ce décor se cache un portrait sans concession de l’humanité en miniature.
Nino, le protagoniste, est à bien des égards l’archétype de l’enfant lambda, celui qui, sans s’affirmer par un trait de caractère saillant, finit par se retrouver embarqué dans une aventure qui le dépasse. Son désir latent de se rapprocher d’Ilona, la première de la classe, relève de cette tentative désespérée de transcender la médiocrité quotidienne, mais il en est incapable. Il ne parvient jamais à s’affranchir de sa condition, oscillant entre soumission et velléité.
Le roman met en scène une micro-société, où chaque personnage incarne une tendance de l’humanité. Lucas, le sportif, se dévoile dans toute sa brutalité simple et directe. Son approche unilatérale des choses, où tout se résume à l’effort physique et à la compétition, n’est rien d’autre qu’une mise en abîme de la société contemporaine, où la performance est devenue l’unique étalon de mesure. Ilona, en revanche, représente la froide rigueur académique, une intelligence dénuée de toute sensibilité artistique ou émotionnelle, qui ne voit dans le français que l’occasion de briller, sans jamais questionner le pourquoi de son savoir. Quant à Quentin, sa proposition nihiliste de ne rien faire est probablement la plus lucide de toutes, dénonçant implicitement l’absurdité de toute tentative d’ordre.
Le retour à l’ordre – une défaite inévitable
Au fil des pages, ce qui s’annonçait comme une utopie s’effondre sous le poids de la réalité. Les élèves, libres de leurs choix, ne font que reproduire les mêmes schémas d’autorité et de soumission que ceux auxquels ils sont censés échapper. Ce renversement de situation est inévitable, comme si l’auteur nous murmurait que l’émancipation, dans cette société régie par des règles tacites et des attentes non dites, n’est qu’une illusion. À la fin, la maîtresse reprend les commandes, les élèves sont soulagés de retrouver une figure d’autorité, et l’ordre est restauré – mais à quel prix ? L’utopie a été démasquée, révélant son véritable visage : celui d’une fuite en avant impossible, où tout retour à l’autorité n’est qu’une reconfirmation de notre condition humaine.
Les illustrations qui accompagnent ce texte méritent également une attention particulière. Elles jouent un rôle d’adoucissement, contrebalançant la dureté de la réalité décrite dans le texte. Le style visuel est simple, presque enfantin, ce qui pourrait d’abord sembler en contradiction avec la profondeur ironique du texte. Mais en réalité, elles forment un contraste saisissant. Là où le texte se complaît dans une dissection froide des comportements humains, les illustrations nous rappellent constamment l’innocence perdue, le regard naïf que l’on pourrait – ou devrait – avoir sur le monde.
La jeunesse de l’illustratrice se ressent dans chaque trait, chaque choix de couleur, chaque détail naïf mais expressif. Elle capte, avec une sensibilité rare, les émotions complexes qui se cachent derrière les visages des enfants, rendant tangible la confusion, la joie, et parfois même la tristesse qui émaillent leur quotidien. Ses dessins ne sont pas seulement des ajouts esthétiques, mais un commentaire silencieux sur l’histoire, soulignant la distance entre les attentes des adultes et la réalité des enfants. Ils rappellent que derrière chaque règle imposée et chaque attente scolaire se cache un être jeune, en pleine formation, dont les pensées et les émotions sont souvent bien plus complexes qu’il n’y paraît.
Ces illustrations deviennent ainsi une extension naturelle du texte, offrant une sorte de double lecture : l’une à travers le prisme analytique de l’auteur, et l’autre à travers le regard tendre et spontané de la jeunesse. Elles enrichissent l’expérience de lecture en y ajoutant une dimension émotionnelle et personnelle qui serait difficile à capturer autrement.
Avec L’emploi du temps, Cédric et Juliette Le Calvé nous proposent bien plus qu’un simple roman jeunesse. C’est une fable contemporaine, une autopsie des dynamiques de pouvoir et de l’inéluctabilité de la soumission à l’ordre établi. Les enfants, qui devraient incarner l’avenir, ne font que répéter les erreurs des générations précédentes. L’auteur, à travers une écriture faussement simple, révèle la tragédie de la condition humaine : celle de ne jamais pouvoir s’échapper de la boucle de la normalisation. Les illustrations renforcent cette ironie mordante, soulignant l’absurdité d’une société qui place des attentes sur une génération qui, malgré tout, ne pourra que les trahir.
C’est une œuvre qui, par sa simplicité apparente, ouvre des réflexions complexes sur l’éducation, la société, et la manière dont nous façonnons (ou échouons à façonner) les générations futures. Une lecture recommandée pour ceux qui cherchent à comprendre non seulement les enfants, mais aussi les structures invisibles qui régissent nos vies dès le plus jeune âge.
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